XV. Guerre contre les Allemans.

Amm. l. 14, c. 10.

Cellar. l. 2, c. 3, sect. 1.

Constance, qui se pardonnait à lui-même tous les maux dont il affligeait l'Occident, n'était pas d'humeur à rien pardonner à Gallus. Il plaignait le sort de l'Orient. Mais les fréquentes incursions des Barbares le retenaient en Gaule, et l'occupaient tout entier. Il partit d'Arles au printemps, étant consul pour la septième fois, avec Gallus pour la troisième, et vint à Valence [Valentia] dans le dessein de marcher contre les deux frères, Gundomade et Vadomaire, rois des Allemans, qui désolaient la frontière. Il fut long-temps arrêté dans cette ville par la nécessité d'y attendre les convois qu'il faisait venir d'Aquitaine, et dont le transport était retardé par l'abondance des pluies et le débordement des rivières. L'armée était déja assemblée à Châlons-sur-Saône [Cabillona]; et le soldat impatient de partir et manquant de vivres, s'était mutiné. Constance, pour calmer les esprits, voulut d'abord y envoyer Rufin, préfet du prétoire. C'était l'exposer à une mort presque certaine. Les préfets du prétoire étant chargés du soin des vivres, Rufin avait tout à craindre d'une soldatesque affamée. On crut même que Constance ne lui donnait cette commission périlleuse, qu'à dessein de le faire périr, parce que ce préfet était oncle de Gallus, et assez puissant pour soutenir ce prince, dont on commençait à se défier. Mais les amis de Rufin le servirent si bien en cette occasion, que l'empereur changea d'avis. Il envoya en sa place Eusèbe, son grand-chambellan, qui, étant dépositaire des trésors, ainsi que des secrets du prince, vint à bout, à force d'argent distribué à propos, d'apaiser la sédition. Les convois se rendirent enfin à Châlons, et l'armée se mit en campagne. Après une marche pénible, les chemins étant encore couverts de neige, on arriva aux bords du Rhin, près d'une ville considérable appelée Rauracum, qui n'est aujourd'hui qu'un village nommé Augst, à six milles au-dessus de Bâle. On entreprit de jeter sur le fleuve un pont de bateaux: mais les Allemans qui bordaient en grand nombre la rive opposée, faisant pleuvoir une grêle de traits, rendaient ce travail impossible; et Constance ne savait quel parti prendre. Enfin un paysan vint pendant la nuit enseigner un gué.

XVI. Les Allemans demandent la paix.

Amm. l. 14, c. 10.

On était sur le point d'y passer, pendant qu'on amusait ailleurs les ennemis, et tout le pays d'au-delà allait être à la discrétion des Romains, lorsqu'on vit arriver des députés qui venaient faire satisfaction et demander la paix. On soupçonna quelques-uns des principaux officiers de l'armée romaine, qui étaient Allemans, d'avoir donné des avis secrets à leurs compatriotes, dont ils voyaient la ruine assurée. On avait depuis long-temps laissé introduire la mauvaise coutume, de mêler des Barbares avec les soldats romains: ce fut une des causes du dépérissement des légions. Quelques-uns de ces étrangers parvenaient aux premiers grades dans les armées; et dans celle de Constance, Latinus comte des domestiques, Agilon grand-écuyer, Scudilon commandant d'une des compagnies de la garde, tous trois Allemans, avaient une haute réputation de bravoure, et passaient pour les plus fermes soutiens de la puissance romaine. Les propositions des Barbares paraissaient avantageuses; le conseil les approuvait unanimement; mais il était question de les faire goûter aux soldats, dont la mutinerie récente donnait lieu d'appréhender la mauvaise humeur. L'empereur esclave de ses troupes dont il ne savait pas être le maître, les assembla; et se tenant debout sur son tribunal, environné des premiers officiers, il parla en ces termes:

XVII. Harangue de Constance à ses soldats.

«Braves et fidèles camarades, ne vous étonnez pas, si après d'immenses préparatifs, après de longues et pénibles marches, arrivé dans les lieux même où m'attend la victoire dont m'assure votre courage, je parais disposé à la refuser pour écouter des propositions de paix. Le soldat, vous le savez, n'a que son honneur et sa vie à conserver et à défendre: mais l'empereur, obligé de s'oublier lui-même pour ne s'occuper que du salut des autres, doit, la balance toujours à la main, peser toutes les circonstances; il doit saisir toutes les occasions favorables au bien général. Ne vous attendez pas à un long discours: la vérité n'a besoin que d'être énoncée. Les rois et les peuples Allemans, redoutant votre valeur, dont la renommée toujours croissante s'est répandue jusqu'aux extrémités du monde, demandent le pardon et la paix par la bouche de leurs ambassadeurs, que vous voyez ici la tête baissée. C'est de vous qu'ils recevront leur réponse. Mais chargé comme je suis de veiller à vos intérêts, je me crois en droit de vous donner conseil; et je pense que, si vous y consentez, on doit leur accorder leur demande. Nous nous épargnerons des hasards, nous nous ferons de nos ennemis des troupes auxiliaires; c'est une obligation à laquelle ils offrent de se soumettre: ainsi sans verser une goutte de sang, nous désarmerons cette férocité, souvent funeste à nos frontières. Songez que vaincre un ennemi, ce n'est pas seulement le terrasser dans les batailles; la victoire est bien plus assurée, lorsqu'enchaîné par sa volonté même, il a senti qu'on ne manquait ni de force pour l'abattre, ni de clémence pour lui pardonner. Je vous le dis encore; soyez les arbitres de la paix. J'attends de vous la décision; je vous conseille seulement d'acheter au prix de la modération tous les avantages que vous procurerait une victoire, peut-être sanglante. Ne craignez pas que votre retenue soit soupçonnée de faiblesse; elle ne pourra que faire honneur à votre prudence et à votre humanité». Toute l'armée applaudit à ce lâche discours, qui la rendait arbitre de la paix et de la guerre, et supérieure à l'empereur même; elle approuva le projet de paix. Une raison qui avait sans doute échappé à Constance, et qu'il n'aurait eu garde de faire valoir, contribua encore plus que tout le reste à déterminer les esprits: on était persuadé, et l'expérience du passé ne l'avait que trop appris, que la fortune toujours fidèle à Constance dans les guerres civiles, l'abandonnait dans les expéditions étrangères. Le traité fut juré suivant les formes qui étaient en usage dans les deux nations; et l'empereur retourna à Milan[21].

[21] On a des lois de Constance datées de Milan, le 22 mai 354; de Césène, le 22 juin, et de Ravenne, le 21 juillet de la même année. Mais on a des doutes bien fondés sur l'exactitude de ces indications.—S.-M.