XLVI. Intrépidité de Léontius, préfet de Rome.

Amm. l. 15, c. 7.

Dans ce même temps Léontius, préfet de Rome, faisait un meilleur usage de la sévérité nécessaire contre des séditieux. C'était un juge irréprochable, toujours prêt à donner audience, équitable dans les jugements, naturellement doux et bienfaisant, mais ferme et inflexible quand il fallait maintenir et venger l'autorité publique. Le peuple se souleva d'abord contre lui pour un sujet très-léger. Léontius faisait conduire en prison un cocher du cirque, nommé Philoromus. Toute la populace, dont ce misérable était l'idole, se mit à le suivre en tumulte, et à menacer le préfet, croyant l'intimider. Mais ce magistrat intrépide fit saisir les plus mutins, et après leur avoir fait donner la torture sans que personne osât les défendre, il les condamna au bannissement. Peu de jours après, la sédition se ralluma, sous le prétexte que la ville manquait de vin. Au premier bruit de cette émeute, le préfet, malgré les instances de ses amis et de ses officiers, qui le conjuraient de ne pas s'exposer à la fougue d'une multitude forcenée et capable des plus extrêmes violences, va droit à la place[60] où le peuple était rassemblé. La plupart de ses gens prennent l'épouvante et l'abandonnent. Pour lui, resté presque seul, mais plein d'assurance au milieu des regards furieux et des cris de cette populace enragée, il reçoit sans s'émouvoir toutes leurs injures; et du haut de son char promenant ses yeux sur cette foule immense, il reconnaît à sa grande taille un homme qu'on lui avait désigné comme le chef des séditieux; il lui demande s'il n'est pas Pierre Valvomer: celui-ci lui ayant répondu avec insolence, que c'était lui-même, le préfet, malgré les clameurs, le fait saisir, lier et étendre sur le chevalet. En vain ce scélérat appelle-t-il du secours, le peuple prend la fuite à ce spectacle, et laisse son chef dans les tourments qu'on lui fait souffrir sur la place même, avec autant de liberté que dans une salle de justice. Léontius le relégua ensuite dans le Picenum (Marche d'Ancône), où Patruinus, gouverneur de la province, le fit mourir peu de temps après, pour avoir violé une fille de condition.

[60] Cette place se nommait Septemzodium.—S.-M.

XLVII. Constance jette les yeux sur Julien pour le faire César.

Amm. l. 15, c. 8.

Zos. l. 3, c. 1.

Jul. ad Ath. p. 274.

Liban. or. 10, t. 2, p. 280.

Ursicin était resté dans la Gaule avec le titre de commandant. Mais l'armée de Silvanus s'était dissipée après sa mort; et comme on n'avait envoyé Ursicin dans cette province que pour faire périr Silvanus ou pour périr lui-même, ce qui était presque indifférent à la cour, les ennemis de ces deux braves capitaines, se voyant délivrés de l'un, ne songeaient plus qu'à traverser les succès de l'autre. Constance, qu'ils gouvernaient sans qu'il s'en aperçût, aimait autant laisser la Gaule à la merci des Barbares, que de donner des forces à un général qui lui était suspect. Ainsi les Francs, les Allemans, les Saxons ne trouvaient plus d'obstacle: ils avaient pris et ruiné le long du Rhin quarante-cinq villes[61], dont ils avaient emmené les habitants en esclavage; ils occupaient sur la rive gauche du fleuve, depuis la source jusqu'à l'embouchure, une lisière de plus de douze lieues de large[62], et ils avaient dévasté trois fois autant de terrain: on n'osait plus y faire paître les troupeaux; il fallait semer et labourer dans l'enceinte des villes, et les moissons qu'on y recueillait faisaient toute la subsistance des habitants. L'alarme se répandait encore plus loin que le ravage, et plusieurs villes de l'intérieur du pays étaient déja abandonnées. Dans le même-temps les Quades et les Sarmates infestaient la Pannonie et la haute Mésie. L'Orient resté sans chef depuis le départ de Gallus, était insulté par les Perses. Constance ne savait quel parti prendre. D'un côté il croyait sa présence nécessaire en Italie; de l'autre, sa défiance naturelle et l'exemple des prétendus projets de Gallus, lui persuadaient que partager sa puissance, c'était s'en dépouiller. Cependant l'impératrice Eusébia vint à bout de calmer ses craintes, et de le déterminer à revêtir Julien de la pourpre des Césars. Avant que de développer cet événement, il est à propos de reprendre l'histoire de ce prince depuis l'élévation de Gallus.