Après divers avis on se détermina à tourner vers Dieuze[81] pour aller chercher les Allemans. L'armée marchait en bon ordre, lorsque les ennemis qui connaissaient le pays, s'étant mis en embuscade dans un bois, et profitant d'un brouillard épais, vinrent la prendre en queue. Deux légions, qui formaient l'arrière-garde, allaient être taillées en pièces, si elles n'eussent été promptement secourues par les troupes auxiliaires qui repoussèrent les Barbares. Ce fut pour Julien une leçon, qui a coûté bien plus cher à tant d'autres généraux; il apprit à redoubler de précautions, et à songer encore plus à la sûreté qu'à la diligence. Les ennemis étaient maîtres des villes qu'on nomme aujourd'hui Strasbourg [Argentoratum], Brumat [Brocomagus], Seltz [Saliso], Saverne [Tabernæ], Spire [Nemetæ], Worms [Vangiones], et Mayence [Mogontiacum]; c'est-à-dire, qu'ils en habitaient les campagnes; car les Allemans regardaient les villes comme des tombeaux, et n'osaient s'y renfermer. Au moment que Julien entrait dans Brumat[82], les Barbares vinrent lui présenter la bataille: il l'accepta. Déja son armée rangée en forme de croissant commençait à les envelopper, lorsque les ennemis voyant qu'ils avaient perdu dans le premier choc plusieurs de leurs gens se retirèrent avec précipitation et se sauvèrent dans les îles du Rhin.
[81] Decem-Pagi est Dieuze, en Lorraine, dans le département de la Meurthe. L'Itinéraire d'Antonin place ce lieu à vingt milles de Divodurum (Metz).—S.-M.
[82] Brocomagus. Brumat est un lieu à une petite distance de Strasbourg, au nord, sur la rivière de Sorr.—S.-M.
XX. Fin de cette campagne.
Amm. l. 16, c. 3.
Jul. ad Ath. p. 279.
Liban. or. 10, t. 2, p. 272.
Après leur retraite Julien s'avança jusqu'à Cologne [Agrippina], sans trouver de résistance[83]. Il rétablit cette ville ruinée depuis dix mois, et il y mit garnison. Un roi barbare[84] vint l'y trouver pour lui faire des excuses, et lui demander la paix: il n'obtint qu'une trêve pour peu de temps. Cette expédition rendit la liberté et l'abondance à une grande ville de ces quartiers-là[85], que de fréquentes attaques avaient réduite aux plus tristes extrémités de la famine. On ne sait si c'est Trêves ou Tongres.
[83] Selon Ammien Marcellin, l. 16, c. 3, il n'y avait pas d'autre place fortifiée dans ces contrées qu'Agrippina (Cologne); Confluentes (Coblentz), au confluent du Rhin et de la Moselle, Rigomagus, qui est Rheinmagen ou Rémagen dans l'ancien duché de Juliers, et une tour auprès de Cologne, et una prope ipsam Coloniam turris.—S.-M.
[84] C'était un des rois des Francs.—S.-M.