«Le saint jour de l'Épiphanie, en souvenir de la visite rendue à la crèche par les bergers et les mages, ce prince élisait pour roi un enfantelet de huit ans, le plus pauvre qui se trouvait dans la ville. Il le faisait revêtir d'un habit royal et servir en cérémonie par ses propres serviteurs. Le lendemain, l'enfant mangeait encore à la table du prince; puis le maître d'hôtel faisait une collecte en sa faveur auprès des convives. Le duc Louis donnait de sa poche quarante livres, les chevaliers de son entourage un franc chacun, et les écuyers un demi-franc: on recueillait ainsi environ cent livres que l'on remettait au père et à la mère du petit roi «pour que leur enfant fût élevé aux écoles».

Les princes et les chapitres de chanoines n'élisent plus de rois; mais la coutume des «chandelles des Rois» est demeurée, au moins en Normandie, où les épiciers les débitent à la jeunesse par creuillées ou grappes de douze. Bien curieuse, par parenthèses, la destination de ces chandelles épiphaniques, bariolées comme au XVIIe siècle, et que, dans les petits ménages d'ouvriers et de boutiquiers, les enfants font légèrement égoutter sur une assiette plate, puis qu'ils disposent en couronne dans leur suif et qu'ils campent enfin sur la table aux regards ébahis de la maisonnée!

«Cela ne vaut pas la clarté d'un lustre électrique, dit M. Noury. N'importe! On tire aussi bien la fève chez les humbles que chez les riches, et le «bezot» de la famille prend autant de plaisir à se glisser à quatre pattes sous la table pour répondre au Phœbe Domine, pour qui? et répartir ainsi, au hasard de ses affections candides, chaque morceau de la galette des Rois, sans oublier la «part à Dieu» réservée à l'indigent qui heurtera le premier aux volets...»

Les indigents, on les accueillait et on les accueille encore partout avec une faveur spéciale le jour des Rois. Mais, à Saint-Pol-de-Léon (Finistère), jusqu'en ces derniers temps, ils étaient vraiment des privilégiés. Chaque année, la veille de l'Épiphanie, cette ravissante et archaïque petite cité voyait s'avancer dans ses rues un cheval dont la tête et les crins étaient ornés de gui, de lauriers et de rubans. Conduit par un pauvre de l'hospice et précédé du tambour de ville, il était escorté de quatre notables, deux marguilliers et deux membres du bureau de bienfaisance, et s'arrêtait devant chaque seuil pour recevoir les dons en nature ou en argent. Pain, viande, côtes de lard, bouteilles, s'entassaient dans les deux paniers fixés à son bât et qui avaient la forme de mannequins couverts d'un drap blanc. Chacun donnait selon ses moyens, mais tout le monde donnait «et, à chaque nouvelle munificence, dit Paul de Courcy, la foule d'enfants et d'oisifs qui accompagnait ce bizarre cortège répétait la clameur traditionnelle: Inguinané! Inguinané[4]!»

Note 4:

Variante d'Aguilé.

Un arrêté municipal du maire Drouillard mit fin brusquement, en 1885, à la curieuse promenade de l'Inguinané. Ainsi meurent les vieux us, frappés souvent par ceux qui devraient s'employer le plus à les faire respecter. Mais je ne voudrais pas que cette causerie épiphanique se terminât sur un ton de de profundis. Laissez-moi donc, pour finir, vous conter une historiette qui, la première fois que je l'ouïs, me parut pleine de saveur. Mon ami Frédéric Le Guyader en ferait un petit poème délicieux, et c'est un sujet où il déploierait tout à l'aise sa verve incomparable de marvailler, d'humoriste armoricain.

Je ne sais où la scène se passe, si c'est au bord de l'Aulne, de l'Odet ou du Guer. Tant y a qu'au long d'une de ces rivières habitaient jadis un vieil homme et une vieille femme. L'homme s'appelait simplement Fanch et sa femme Katec. Je vous ferai cependant remarquer que les femmes qui portent ce dernier prénom en Bretagne passent généralement pour de fines commères et qui n'ont pas leur langue dans leur poche. Fanch et Katec tiraient les Rois. Le gâteau coupé, les parts distribuées, c'est au bonhomme qu'échoit la fève. Il la montre triomphalement à Katec; mais celle-ci, qui était de méchante humeur, se refuse à crier: «Le roi boit!» Colère du mari qui s'emporte et bat sa moitié comme plâtre; pleurs et sanglots de la femme qui s'échappe en disant qu'elle va se jeter dans la rivière.

«A tes souhaits!» réplique le bonhomme qui se colle tranquillement au coin de son feu, bourre sa pipe et l'allume.

C'est qu'au fond il pensait bien que Katec était trop bonne chrétienne pour mettre sa menace à exécution. Mais, l'heure passant et Katec ne reparaissant point, il commence à s'inquiéter, se dit que Katec n'avait peut-être pas parlé en l'air, et le voilà qui court tout d'une traite à la rivière, où la première chose qu'il aperçoit, flottant sur l'eau, c'est la coiffe de la malheureuse.