Ainsi qu'un vol de guêpe...

Lorsque la crêpe était bien blonde d'un côté,

D'une batte légère,

Voici qu'un tour de main leste et précipité

La tournait tout entière.

Cette gymnastique culinaire finit par intéresser le visiteur. Il s'enquit des éléments qui entraient dans la confection de ces fines galettes, du mode de battage et du degré de cuisson qu'il y fallait, et, l'orage passé, le ciel rasséréné, il composa son poème en regagnant les berges de l'Odet: les crêpes avaient trouvé leur Homère.

Leur Homère, mais non leur Hésiode: Halgan est muet sur l'origine des crêpes. Je ne suis guère plus savant que lui là-dessus. Je ne sais même pas avec précision pourquoi les crêpes sont la friandise des jours gras. Peut-être,—mais ce n'est qu'une hypothèse,—parce que le carnaval est le fourrier du carême. Caro vale! Adieu la chair! Et, en attendant, on se rue en cuisine et, par trois jours de vie copieuse, on tâche à se munir en vue des mortifications et des jeûnes du saint temps. La précaution n'est pas nouvelle. Un cartulaire du XIIe siècle dit qu'à Péronne les chanoines de la collégiale de Saint-Fursy tenaient, le mardi de la Quinquagésime, un past ou festin solennel. Et l'on sait que, dans les moindres hameaux du Berry, la promenade du bœuf villé ou viellé, ainsi nommée parce qu'elle se faisait au son des vielles, était l'annonce de grandes réjouissances culinaires.

Mais ces innocentes réfections sont loin d'être particulières au carnaval. Ce qui le distingue entre toutes les fêtes profanes de l'année, c'est qu'il est un prétexte à déguisements et à mascarades. La coutume date de loin. Sans remonter jusqu'à la fête juive des phurim, aux anthestéries athéniennes, aux lupercales et aux saturnales des Romains, il suffit de rappeler que dès le Ve siècle les conciles et les écrivains ecclésiastiques reprochaient à nos pères de gâter le plus beau des ouvrages de Dieu en le transformant, durant les jours gras, «soit en bêtes sauvages et domestiques, telles que veaux et faons de biche, soit en monstres et larves de leur façon». Ces graves avertissements restèrent lettre morte. Les mascarades se multiplièrent. On a gardé le souvenir des fêtes des fous et de l'âne qui se donnaient au moyen âge. Philippe le Bel se plaisait fort à la joyeuse procession du renard. Charles VI parut à la cour sous un costume de sauvage; le feu prit à ses fourrures et il faillit brûler vif. Isabeau de Bavière osa figurer «en façon de syrène», nue jusqu'à mi-corps, dans un divertissement de mardi gras. Le synode de Rouen arrêta un moment ces scandales. Mais ils reprirent de plus belle sous le règne de François Ier.

Les dames de la cour avaient adopté, pour garantir leur teint des injures de l'air, des loups de velours noir, doublés de taffetas blanc, qu'on fixait dans la bouche à l'aide d'un fil d'archal terminé par un bouton de verre. Les seigneurs les imitèrent, et les abus furent tels que le Parlement se décida, en 1535, à faire enlever par ministère d'huissier tous les masques qui se trouvaient chez les marchands. On ne les toléra dans les rues qu'en temps de carnaval. Mais cette prohibition n'eut pas de longs effets. Henri III rappela les masques exilés et leur rendit la vogue.