Vint Henri IV; la cour mit plus de retenue à ses plaisirs, mais sans abandonner la mode des déguisements. À cette époque, le quartier général des masques était dans la rue Saint-Antoine. C'est là que Mardi-Gras-Carême-Prenant tenait ses assises solennelles. Le XVIIIe siècle n'eut garde de les supprimer. Paris n'était plus qu'une vaste mascarade. Le régent donnait le ton, le peuple faisait chorus. La dernière de ces mascarades fut celle de 1788. On entrait dans la Révolution. Le carnaval fut proscrit comme «attentatoire à la dignité humaine», et l'on peut noter que c'est l'une des rares fois où les pères conscrits de la Convention se soient trouvés d'accord avec les Pères de l'Église. L'interdiction dura jusqu'au Directoire, où elle fut levée. Aussi le carnaval de 1799 eut-il un éclat extraordinaire. «Tout le monde voulut se masquer, dit M. Henri Carnoy, et les fabriques de masques, loups et costumes de déguisements, travaillèrent nuit et jour pendant plus de trois mois. Ce fut cette année-là que l'italien Marrassi établit à Paris la première fabrique de faux visages qu'on y ait créée.»
De nos jours, le carnaval, réduit à des distributions de confetti et de serpentins, est en pleine décadence. Sous Louis-Philippe et pendant le second Empire, Paris eut encore sa descente de la Courtille et sa promenade du bœuf gras. Les organisateurs de la fête se recrutaient parmi les inspecteurs de la boucherie; les frais étaient couverts par des souscriptions et des dons. Quant au personnel de la mascarade, il se composait presque exclusivement de garçons bouchers. L'Empire permit à la troupe d'entrer dans la composition du cortège. Après sa promenade traditionnelle sur les boulevards, la cavalcade pénétrait dans la cour des Tuileries et défilait devant l'Empereur.
Paris n'a plus de bœuf gras et la descente de la Courtille se réduit à quelques masques crottés qui promènent sur nos boulevards des panaches mélancoliques et de lamentables justaucorps. La vogue même des confetti et des serpentins commence à bien s'atténuer. C'est M. Lué, régisseur du Casino de Paris, qui le premier, en 1891, cherchant une attraction pour les bals de l'établissement auquel il était attaché, eut l'idée de remplacer par du papier inoffensif les cuisants confetti de plâtre dont on se bombarde en Italie. À cet effet, il chargea son père, ingénieur à Modane, de lui envoyer une certaine quantité de ces petits résidus de forme ronde enlevés des feuilles de papier que l'on perce pour l'élevage des vers à soie. Ainsi naquit le confetti parisien. Son succès fut énorme. Des établissements publics, l'invention gagna la rue; tout le monde s'en mêla. Ce fut une vraie folie. Qui n'a vu, le lendemain du Mardi Gras et de la Mi-Carême, les chaussées couvertes d'une bouillie polychrome de quinze à vingt centimètres d'épaisseur? Il ne se dépense pas, à Paris, en une seule journée de carnaval et pour peu que le temps soit beau, moins d'un million de kilos de ces minuscules projectiles. Quant aux serpentins, il faut renoncer tout de bon à compter les kilomètres et les myriamètres qui s'en déroulent. Si le confetti n'est pas autochtone, et s'il est permis de ne voir en lui qu'une contrefaçon du confetti transalpin, il n'en est pas de même du serpentin ou spirale qui est une invention exclusivement parisienne. Chose curieuse, cette invention remonterait à la même année que celle des confetti. On l'attribue à un jeune employé du bureau 47 des télégraphes de Paris. Les inventeurs sont modestes. Celui-ci n'a pas dit son nom. Tout ce que l'histoire sait de lui, c'est qu'il imagina de lancer sur la foule, du haut d'un balcon, des rouleaux de papier bleuté destiné au télégraphe Morse. Il n'avait pas pris de brevet pour sa découverte, sans quoi il serait aujourd'hui millionnaire. Paris fut tout de suite fou des serpentins comme il l'avait été des confetti. Le carnaval parisien leur dut un bref renouveau. Puis la satiété est venue. Nous revoilà au même point qu'avant. Mais, en province et dans quelques villes de l'étranger, le carnaval a conservé un certain éclat. On a mille fois décrit les carnavals de Nice, de Rome et de Venise, et nous n'y reviendrons pas. Celui de Venise excède d'ailleurs toutes proportions. Il ne dure pas moins de trois mois et tout le monde y porte le masque. Les chars et les gondoles circulent en musique; les confetti et les coriandoli pleuvent comme mitraille; princes, artisans, chacun participe à la folie générale.
Nous n'allons point, chez nous, à ces excès. Notre carnaval a l'haleine courte et dure au plus jusqu'au mercredi des Cendres. On cite celui de Nantes comme un des plus amusants; c'est, dans la rue Graslin, un défilé ininterrompu de voitures et de chars splendidement décorés, et la bataille, assez chaude, s'y livre à coups d'oranges et de mandarines. Mais il n'y a rien là de bien caractéristique. Tout au contraire, à Arles et dans les environs, le mardi gras prête à une cérémonie intéressante qu'on appelle la Morisque et où les figurants, costumés à l'orientale, exécutent avec des sonnettes la danse sarrasine des épées. En Bourgogne, le dimanche gras donne lieu au baptême du seigneur Carnaval, immense mannequin de paille enguirlandé et enrubanné, qu'on promène en palanquin dans les rues et qu'on brûle vif, le mardi soir, sur un bûcher de sarments.
Cette coutume, il est vrai, se retrouve un peu partout. Carnaval ou Carême-Prenant, suivant qu'on l'appelle de l'un ou l'autre nom, est flambé ou jeté à l'eau avec accompagnement de lamentations grotesques. Il y a bien quelques variantes au programme. C'est ainsi qu'en Bohême on figure messer Carnaval au moyen d'une vieille basse qu'on recouvre de draps blancs et qu'on porte en terre au son des violes et des fifres. Dans le Jura, on se passe même de personnage. Le dimanche qui suit le carnaval s'appelle dimanche des Bures, ou des brandons: on dresse d'immenses bûchers de sapin sur le haut des montagnes et on danse tout autour à la nuit tombante. Une coutume plus curieuse encore est celle de nos paysans de Touraine: quand un jeune homme désire se faire agréer d'une jeune fille, il porte à ses parents, le jour du mardi gras, un gigot enveloppé d'une serviette blanche. Si la jeune fille agrée l'hommage, elle retourne à son prétendu la queue du gigot enguirlandée de rubans et de fleurs, et l'on célèbre le soir même les fiançailles des amoureux.
Autre cérémonie originale, connue sous le nom de scie d'Harfleur et qui se déroulait au Havre, dont Harfleur n'est distant que d'un ou deux kilomètres: une cavalcade partait de cette dernière ville, conduite par une façon de monarque burlesque tenant à la main un sceptre qu'on appelait, je ne sais pourquoi, bâton friseux. «Derrière lui, dit Prosper Legros, s'avançaient deux hommes costumés d'une manière bizarre, qui portaient en triomphe une scie bariolée de rubans.» La mascarade pénétrait au Havre, rendait visite au maire, au commandant de la place et aux principales autorités, et, à chacune de ces stations, elle chantait une chanson de circonstance et donnait la scie à baiser. La cérémonie datait de si loin, son origine était si ancienne, qu'on en avait oublié la signification.
Il n'est pas jusqu'à la sévère et croyante Bretagne qui ne se laisse aller aux séductions du carnaval. Carême-Prenant y porte le nom de Meurlajé ou Morlajé, autrement dit «Boule-de-Graisse» ou «Mer-de-Suif». Comment serait-on mélancolique avec un nom pareil? Un quatrain l'affirme:
Meurlaje a zo eur paotr ge!