Il eût été bien extraordinaire aussi qu'une race comme la nôtre se fût privée de «baller» et de «sauter» pendant huit ou neuf cents ans. Nos pères de ces temps reculés avaient surtout une danse qu'ils aimaient et qu'on appelait la carole. Cette carole était une chaîne, ouverte ou fermée, de danseurs et de danseuses, qui se mouvaient au son des voix, plus rarement au son des instruments. La danse consistait, à l'ordinaire, en une alternance de trois pas faits en mesure vers la gauche et de mouvements balancés sur place; un vers ou deux remplissait le temps pendant lequel on faisait les trois pas et un refrain occupait les temps consacrés aux mouvements balancés. Un coryphée conduisait le branle et chantait les airs à danser, que le chœur reprenait au refrain. Cela n'était pas très compliqué, sans doute, mais cela ne manquait point d'une certaine grâce rustique, comme on peut s'en convaincre en visitant les pays où nos anciennes danses populaires se sont conservées.

Car nos anciennes danses populaires vivent encore. Je ne suis pas sûr que la morisque, malgré son nom étrange et les grelots qu'on s'y attache aux genoux, remonte directement à la conquête sarrasine et je laisse à de plus savants de décider si le siège de Marseille par Jules César est pour quelque chose dans les Olivettes, ce joli pourchas mystérieux où les danseurs, couronnes de feuillage, se relancent d'arbre en arbre en chantant:

Allons! allons, Annette!

Dansons les Olivettes...

Mais je verrais volontiers dans la farandole provençale une réminiscence de la carole. La farandole aussi est une chaîne que mène un coryphée. Et tantôt la chaîne se noue, tantôt elle s'allonge en spirales, tantôt elle glisse sous l'arc des bras levés pour lui donner passage...

Ah! la jolie danse, si vive, si gaillarde, si franchement, si sainement populaire! Mais, pour la conduire, il faut un tambourin. Or il paraît que le tambourin se meurt; et, si je n'ajoute pas: le tambourin est mort, c'est qu'afin de lui rendre quelque vie, nos bons félibres, sur l'initiative d'un des leurs, M. Claude Brun, pétitionnent et s'agitent pour obtenir l'ouverture d'une classe de tambourinaires au Conservatoire de Marseille.

Vous me direz qu'il y avait déjà des «écoles» de tambourinaires à Aubagne, à Cannes, à Aix, etc. Pauvres écoles sans doute! Et vous m'objecterez le Valmajour d'Alphonse Daudet, qui n'avait pas eu besoin de professeur et s'était découvert une âme de tambourinaire «en entendant chanter le rossignol». Peut-être n'y a-t-il plus de rossignols en Provence. De toute manière M. Brun a raison, et il ne faut point attendre, si l'on veut sauver du trépas le peu qui subsiste chez nous de l'antique «ménestrandie» populaire. Ce n'est pas le tambourin seulement qui est menacé, c'est la cabrette auvergnate, la vielle et la musette berrichonnes, la bombarde et le biniou bas-bretons. Que viennent à disparaître ces instruments vénérables, et les airs qu'ils sonnaient, les danses qu'ils accompagnaient, disparaîtront avec eux. Notre patrimoine artistique en serait singulièrement diminué. Et la couleur locale n'en souffrirait pas moins. Vous imaginez-vous la Provence sans ses tambourinaires? «Le tambourinaire, dit Daudet, mais c'est la Provence faite homme!» Tout le corps de l'instrumentiste vibre à la fois: une des mains bat la caisse, l'autre se promène agilement sur les trous d'une petite flûte. Pan-pan, dit le tambourin; tu-tu, réplique le galoubet. Et en avant pour la farandole, la morisque ou les olivettes!

Mais il n'est pas de tambourin qu'en Provence, et le Béarn aussi a le sien, moins étroit, sinon moins léger, sorte de bedon à six ou sept cordes accordées en quintes. Comme en Provence, l'instrumentiste n'en joue que d'une main; l'autre tient un flûtet à cinq trous. Et les Béarnais, svelte race, jarrets d'acier, s'entendent à suivre le mouvement: ces «petits hommes noirs et brûlés», comme les appelle Michelet, ne craignent personne au déduit non plus qu'au feu. Un peu plus bas, vers le sud-ouest, chez les Basques, qui ont donné leur nom au petit tambour à grelots en usage dans toute l'Espagne et l'Afrique mauritane, une vieille danse, le monchico ou danse des mouchoirs, rapide, violente, toute en bonds, très chaste pourtant (les danseurs, sans se toucher, se tenant par le mouchoir), n'a pas cessé de garder la vogue. Elle se danse sur les places publiques, les jours de fête, aux sons du bedon et de la chirula, «fluteau de bois percé de trois trous, qui rend, dit M. Louis Labat, des sons vifs et grêles». Un certain abbé Poussatin, sous Louis XIV, excellait au monchico, et Hamilton, dans ses Mémoires, l'appelle «le premier prêtre du monde pour la danse basque».

Les savants, qui discernent facilement l'ascendance latine de la chirula et du galoubet, nés tous deux de la tibia, sont plus divisés sur les origines du tambourin. Il est certain que cet instrument fut en usage dans nos armées à partir du XIVe siècle. Du moins le tambourin des Suisses ressemble-t-il singulièrement au tambourin provençal, caisse étroite et légère que l'exécutant porte suspendue à son bras, gauche, tandis qu'il la frappe de la droite avec une petite baguette.