Il est possible, malgré tout, que le tambourin, tant béarnais que provençal, ne soit pas d'origine militaire. On m'affirme que, bien avant que nos armées connussent cet instrument, donc avant le XIVe siècle, les jongleurs méridionaux en faisaient usage; tambourin et galoubet auraient accompagné les «canzones» des troubadours populaires qui couraient les châteaux et les cités du Midi. Je ne demande qu'à le croire. Il faudrait donc que les tambourins fussent venus d'Orient à nos Méridionaux par l'intermédiaire des Sarrasins. Car, pour ceux-ci, il ne fait point de doute qu'ils se servaient de cet instrument, aux lieu et place de trompette, pour cadencer la marche de leurs fantassins. On sait, d'autre part, combien fut profonde l'empreinte sarrasinoise sur les populations de la vallée du Rhône et de la Garonne.

Peu nous chaut, d'ailleurs, que le tambourin vienne des Suisses ou des Sarrasins. L'important, c'est que ses batteries et roulements soient encore chers au peuple. Divisés à son propos, les savants se retrouvent d'accord sur les cabrettes, musettes, binious et cornemuses, postérité incontestable de l'antique utricularium ou tibia utricularis des pâtres du Latium. Les binious sont particuliers à la Bretagne; ils ne jouent jamais seuls, mais accompagnés de la bombarde, sorte de hautbois généralement en buis, quelquefois en ébène incrusté d'étain ou d'argent, et, si le biniou sert de tonique, c'est la bombarde qui mène le branle, tient le premier rôle.

Détail curieux, relevé par Narcisse Quellien: ces deux instruments, qui sont faits pour jouer et forcés de vivre ensemble, ne sont pas d'accord du tout; ils vont à l'unisson, mais à la distance d'un demi-ton ou quasi, l'un donnant l'ut, l'autre le si.

Nos Bretons, par bonheur, ne sont pas à un demi-ton près! Grands amateurs de danses, ils font fête à leurs ménétriers, experts en l'art de mener les jabadao, les passe-pieds et les dérobées. Marches et balancés se retrouvent dans ces danses comme dans la carole et ils se retrouvent également dans la fameuse bourrée auvergnate. «La bourrée est une danse et un chant, dit M. Jean Ajalbert; ce sont des airs de bourrée que joue la cabrette, et souvent le cabretaire chante les paroles en même temps.»

Cabrette vient évidemment de chèvre (cabre ou chavre en patois). Le gracieux nom, et si expressif! Vous l'avez peut-être entendue quelquefois, dans l'arrière-boutique d'un marchand de vins des environs de la Roquette ou de la Bastille, cette cabrette auvergnate, dont l'outre de peau est habillée de velours rouge et qui n'a pas sa pareille pour entraîner les danseurs de bourrées. Mme de Sévigné, qui s'y connaissait, trouvait ces bourrées d'Auvergne «la plus surprenante chose du monde»; elle ne tarissait point d'éloges sur la justesse d'oreille et la légèreté de jarret des danseurs.

Les Auvergnats d'aujourd'hui—et youp là, la catarina!—sont les dignes héritiers des paysans et des paysannes dont s'enchantait la marquise. Jean Ajalbert nous décrit joliment ces cabretaires de Paris, juchés dans une logette, à laquelle ils accèdent par une échelle mobile qu'on retire dès qu'ils sont installés. Les danseurs sont en place aussitôt que la cabrette se gonfle. Et, dès la première note, ils partent, courent, glissent, martèlent le plancher à grands coups de talon, poussent par intervalle des cris aigus: You! You! en faisant claquer leurs doigts. Chaque bourrée coûte deux sous, que l'associé du cabretaire recueille au milieu de la danse; mais on en a pour son argent, comme on dit, et il est sans exemple qu'un cabretaire ne soit pas allé jusqu'au bout de la dernière mesure...

Il y eut une province, longtemps, qui, sur la foi de George Sand, passa pour le pays par excellence des maîtres-sonneurs: le Berry. Au soir tombant, les notes suraiguës de la cornemuse montaient, concert agreste, des traînes et des charrières. Et, les jours de rapports (foires), dans les vigeons (cabarets) et sur les places publiques, il faisait beau voir les robustes gars berriots «en habits tout flambants neufs, rubans au chapeau et à la boutonnière, les gentes filles réjouies sous leurs fins coffions brodés», danser la sauteuse et la montagnarde autour de l'estrade en planches où trônaient les cornemuseux. Hugues Lapaire a écrit tout un livre délicieux sur les instruments populaires du Berry, la musette et la vielle. Ce n'est point sa faute sans doute si son livre ressemble par endroits à un nécrologe. Mais il n'est que trop vrai que les Gadat, les Gadet-Trichot, les Balonjat, les Rivalet, les Grisol, dit Compagnon de Nevers, dont l'enseigne, sur la route de Fourchambault, portait cette mention étrange: «Compagnon, maître-musitien (sic) et marchand de sangsues», tous les grands maîtres-sonneurs d'autrefois ne sont plus qu'un souvenir chez nos Berriots. C'est à Paris, dans l'atelier du sculpteur Baffier, tenant suprême de la tradition expirante, qu'on peut ouïr les derniers sons de la musette berrichonne...

Qu'on m'apporte du houx

Pour y percer trois trous...

Du houx, du buis ou du sureau