La terre de granit recouverte de chênes,

on pouvait assister, dans les fermes où se trouvait une jeune fille à marier, aux scènes de mœurs les plus inattendues. La demande en mariage ne se faisait point par l'intermédiaire des parents. C'était un tailleur, homme d'esprit souple et de langue acérée, qui en était ordinairement chargé. On appelait ce messager d'amour le bazvalan, des deux mots celtiques: baz, baguette, et balan, genêt, parce qu'il avait d'habitude pour caducée une branche de genêt fleuri. On le reconnaissait du premier coup d'œil à cet insigne et aussi à ses bas de chausses bi-partites, dont l'un était rouge et l'autre violet.

Le bazvalan commençait par s'assurer de l'assentiment de la jeune fille et des parents. Il revenait une seconde fois à la ferme pour la demande officielle; mais il était accompagné cette fois-là du jeune homme à qui l'on ménageait un tête-à-tête avec la jeune fille. Leur entretien terminé, les nouveaux accordés s'approchaient, en se tenant par le petit doigt, de la table où avaient déjà pris place leurs parents respectifs; on leur apportait une miche de pain frais, un couteau et un verre. Le même couteau devait leur servir à couper le pain et ils devaient boire dans le même verre l'hydromel ou le cidre que leur versait le bazvalan. Après cette sorte de communion préparatoire, qui s'observe encore à Plougastel ils étaient regardés comme liés l'un à l'autre: celui des deux qui se fût dédit eût été l'objet du mépris public.

Entre temps et d'un commun accord, les parents des nouveaux fiancés avaient fixé la date des noces. La jeune fille, accompagnée de son garçon d'honneur, le jeune homme, de sa fille d'honneur, s'étaient rendus de porte en porte pour faire leurs invitations. Plus on est pauvre en Bretagne, plus on tâche qu'il y ait d'invités à la noce. C'est que, là-bas, les convives ne paient pas seulement leur écot: ils offrent encore aux mariés les éléments du repas de noce, beurre, œufs, boudins, arbelèze, cuissots de veau, et la boisson par surcroît. Aucun peuple n'a l'esprit plus communautaire et n'est en même temps plus jalousement individualiste. Je ne me charge pas de vous expliquer cette contradiction. Tant y a que, grâce aux cadeaux de toutes sortes qui affluent chez les nouveaux époux, les moins fortunés ont de quoi se mettre en ménage et faire face aux premières nécessités de leur vie commune. La mutualité bien entendue produit de ces miracles.

Mais c'est dans les fermes riches de la Cornouaille que les cérémonies du mariage revêtaient une originalité et une couleur dont on ne trouverait nulle part les équivalents. La noce avait toujours lieu à cheval. Dès la fine pointe de l'aube, au jour marqué, la cour de la ferme se remplissait d'une joyeuse cavalcade qui venait chercher la jeune fille et ses parents pour les conduire à l'église.

«Le fiancé est à leur tête, raconte La Villemarqué, le garçon d'honneur à ses côtés. À un signal convenu, son bazvalan descend de cheval, monte les degrés du perron et déclame à la porte de la future, sur un thème invariable, mais arbitrairement modulé, un chant improvisé, auquel doit répondre un autre chanteur de la maison qui fait près de la jeune fille, comme le bazvalan près du jeune homme, l'office d'avocat et que l'on nomme breutaer

Le tournoi des deux rimeurs prend fin par la victoire du bazvalan. Le malin personnage est introduit dans la grande pièce du logis, qui sert tout à la fois de salon, de réfectoire et de cuisine. Il s'assied un moment à la table des maîtres, puis retourne dans la cour chercher le fiancé... Le père de la jeune fille attend son futur gendre sur le pas de la porte: dès qu'il paraît, il lui remet une sangle de cheval que le fiancé devra passer à la ceinture de sa belle. C'est l'occasion d'un nouvel impromptu rimé pour le breutaer: «J'ai vu dans une prairie une jeune cavale joyeuse, etc., etc.» Le tour du bazvalan vient ensuite. Il prend la jeune fille par le petit doigt et la mène vers ses parents:

«Allons, jeune fille, lui dit-il, courbez vos deux genoux et baissez le front sous les mains de votre père... Vous pleurez?... Oh! regardez votre père et votre pauvre mère... Eux ils pleurent aussi, mais combien leurs larmes sont plus amères que les vôtres!... ils vont se séparer de la fille qu'ils ont bercée et fait danser dans leurs bras! Qui ne sentirait son cœur se briser à la vue d'une pareille douleur? Et pourtant il faut que ces pleurs tarissent... Père tendre, ta fille est là, regarde, à genoux, les bras tendus!... Pauvre mère, avance tes mains!... Une prière et une bénédiction pour l'enfant qui va partir! (Le père et la mère donnent leur bénédiction à la jeune fille.) Assez maintenant. Vous avez obéi aux commandements de Dieu. Jeune fille, embrasse tes parents et relève-toi forte, car tu appartiens désormais à un homme!»

Les assistants montaient aussitôt à cheval. En tête, sur la même haquenée, s'avançaient le fiancé et sa future, celle-ci avec autant de galons d'argent à ses manches ou de petits miroirs à sa coiffe qu'elle recevait de mille livres de dot. Le rendez-vous général était au bourg voisin, que de longues distances séparaient souvent de la ferme. Mais, avant de pénétrer dans la mairie et à l'église, il restait une dernière formalité à remplir. Précédés du bazvalan, le fiancé et sa future se dirigeaient vers le cimetière et, arrivés devant les tombes de leurs parents, ils se mettaient à genoux, tandis que le bazvalan récitait à voix haute la formule consacrée: