Chantons la soupe blanche, amis, chantons encor

Le lait et son bassin plus jaune que de l'or.

Ce que ne dit point le poète, c'est le mélange de sérieux et de gaieté qui accompagne cette petite scène: les nouveaux mariés sont assis sur un banc, quelquefois même couchés dans leurs lits clos à volets mobiles. Le garçon et la fille d'honneur leur apportent sur un plateau le bassin qui contient la soupe; mais les cuillers sont percées; les morceaux de pain sont liés par un fil invisible. Le lait fuit de tous côtés, tandis qu'aux éclats de rire de l'assistance, les mariés font leurs efforts pour en attraper quelques gouttes. De guerre lasse, ils laissent tomber la cuiller.

C'est le moment que guettent les garçons et les filles d'honneur pour entonner la chanson de la soupe au lait. Il y a plusieurs variantes de cette chanson. Celle qu'on chante sur le littoral trégorrois est particulièrement grave et mélancolique. Je ne puis en donner ici qu'un court fragment. L'auteur anonyme de cette émouvante composition y a fait tenir tout le drame de la vie bretonne; il ne flatte pas les nouveaux époux; il leur peint le mariage sous des couleurs plutôt sévères.

«Aimez-vous bien l'un l'autre, dit-il en terminant. Gardez l'un pour l'autre une étroite fidélité; élevez vos enfants dans la crainte de Dieu.—Par ainsi, chrétiens, quand l'heure de la mort sonnera pour vous, votre séparation ne sera point éternelle, et Dieu vous donnera la joie de vous retrouver dans son paradis.»

La première journée des noces est terminée. La seconde est d'un caractère tout différent. Elle commence par un service funèbre auquel assistent tous les invités de la veille: les morts ne sont jamais oubliés en Bretagne. Mais il y a une autre catégorie de malheureux pour qui ce jour est un jour de liesse; ce sont les pauvres, ces hôtes de Dieu, comme les appelle une expression bretonne. Pareils à un volier de moineaux pillards, ils s'abattent sur la ferme des quatre aires du vent. Tous les éclopés de la création sont réunis là; on dirait une nouvelle Cour des miracles.

«Revêtus de leurs haillons les plus propres, dit La Villemarqué, ils mangent les restes du festin de la veille; la nouvelle mariée, la jupe retroussée, sert elle-même les femmes, et son mari les hommes. Au second service, celui-ci offre le bras à la mendiante la plus respectable; la jeune femme donne le sien au mendiant le plus considéré de l'assemblée, et ils vont danser avec eux dans la cour. Il faut voir de quel air se trémoussent ces pauvres gens! Les uns sont nu-pieds; les «merveilleux» portent des sabots; il y en a nu-tête; d'autres ont des chapeaux tellement percés que leurs cheveux s'échappent par les crevasses; tous les haillons volent au vent; mainte ouverture trahit la misère, mais laisse voir battre le cœur; les pieds s'agitent dans la fange, mais l'âme est dans le ciel.»

La nuit venue, les pauvres, avant de quitter la ferme, adressent aux nouveaux époux leurs souhaits de prospérité. Le plus âgé de la bande se place ensuite au milieu de l'aire, s'agenouille et récite un De profundis pour les trépassés. Cette fois tout est fini. Le De profundis achevé, les pauvres se relèvent et s'en vont; mais leur lèvres reconnaissantes balbutient encore de sourdes prières.

«Le murmure monotone de leurs voix, dit un poète, se fait entendre quelque temps au dehors et meurt insensiblement dans les bois, tandis que les époux, dont ils ont sanctifié l'union par leur présence, commencent une vie nouvelle sous les auspices de la charité.»