La Fête des Morts.
C'est l'automne. Les dernières feuilles tombent; une bise aigre balaie les rues, siffle aux carrefours. Plus d'hirondelles! Aux encoignures des restaurants et des cafés populaires, le «chand de marrons» établit son fourneau en plein vent; les «biquots», cependant, font retraite vers leurs vallées natales. Jusqu'au printemps prochain, nous n'entendrons plus leur pilouit et leur musette; nous ne les verrons plus, le béret sur l'oreille, pousser leurs troupeaux de chèvres, au petit jour, à travers les rues de la capitale. Originaires du pays basque, ils restent fidèles à leurs Pyrénées et à leurs gaves. Ce sont, comme les hirondelles, des migrateurs, des temporaires. Quelques-uns pourtant, si l'on en croit un de leurs historiens, préfèrent hiverner à Paris, dans une étable bien chaude, où bêtes et gens fraternisent. Mais ils sont l'exception; le gros des migrateurs reprend, chaque automne, le chemin du pays...
Autre signe de l'hiver qui vient: la violette de Parme a fait son apparition aux Halles. Elle nous arrive de Cannes, de Nice, de Menton, où sa culture occupe plusieurs centaines d'hectares. Il y a belle lurette que nos violettes parisiennes sont fanées: là-bas, dans les régions aimées du soleil, la jolie fleur chantée par Henri Heine et dont l'impératrice Élisabeth portait en tout temps un bouquet à son corsage ne connaît ni été ni hiver; elle fleurit à toutes les époques; on en fait des expéditions considérables sur Paris, sur l'Allemagne, sur l'Angleterre principalement, qui nourrit pour la violette une prédilection voisine du culte et que n'est pas près de connaître la coûteuse et fastueuse orchidée, fleur de millionnaires interdite aux bourses des petites girles londonniennes...
Et, enfin, voici les chrysanthèmes! Ah! ceux-là, plus que toutes les autres fleurs, ils sentent la Toussaint, l'hiver, le déclin et la mort des choses. Les botanistes expliquent que le nom de «chrysanthème» est dû à la couleur caractéristique jaune doré que présente le type primitif de cette fleur. Aujourd'hui, grâce à des sélections plus ou moins heureuses, nous possédons des chrysanthèmes où toutes les couleurs se marient, à l'exception justement du jaune d'or. Il y a, dit-on, deux cents variétés de violettes; il y en a peut-être quatre ou cinq cents de chrysanthèmes; groupes et sous-groupes, un profane comme moi s'y perd. Puis quels noms rébarbatifs! Passe pour le chrysanthème pompon ou le chrysanthème hybride; mais que dire du chrysanthème matricarioïforme, et n'est-il pas épouvantable de penser qu'on inflige de pareils noms à cette chose délicate, semi-ailée, à cette cassolette vivante qu'est une fleur?
Le chrysanthème, depuis 1876, est promu à la dignité d'ordre impérial. C'est l'empereur Mutsuhito qui a fondé cet ordre, peu répandu, à vrai dire, et conféré seulement aux princes et aux chefs d'État: le ruban en est rouge, liséré de violet; la décoration elle-même, par ses capitules et ses rayons, évoque assez bien l'image de la fleur nationale des Nippons.
Chez nous, le chrysanthème ne pouvait aspirer à un destin si glorieux. Plante d'ornement, il est devenu néanmoins, avec l'immortelle, la fleur du souvenir. On le préfère même, pour cette destination, à l'immortelle, qui reste seulement employée pour la confection des couronnes funéraires. Tout le long de la rue de la Roquette, qui est l'artère principale menant au Père-Lachaise, vous ne verrez, ces jours-ci, que bouquets de chrysanthèmes. Les fleurs, comme les livres, ont leur destin. Jusqu'en 1815, l'helicrysum orientale ou immortelle jaune était à peu près inconnu en France. Originaire de la Crète et de Rhodes, il fut importé chez nous sous la Restauration, et la Provence en monopolisa quelque temps la culture industrielle. Tout de suite, sa faveur fut grande; son nom, plus que sa couleur, lui valut de symboliser la pérennité du souvenir que nous gardons à nos morts. Il y a, sans doute, d'autres immortelles que l'helichrysum orientale ou immortelle jaune. Telles sont l'immortelle de la Malmaison ou helichrysum bracteatum, l'immortelle blanche ou antennaria margaritacea, l'immortelle des Alpes, plus connue sous le nom d'edelveiss... Après trois quarts de siècle d'une faveur sans partage, l'immortelle est à peu près détrônée aujourd'hui dans la sympathie publique par le chrysanthème. Mais combien d'années durera la vogue de celui-ci? Vienne quelque autre plante exotique, dont l'acclimatation ne sera pas trop difficile ni la culture trop coûteuse, et le chrysanthème, comme l'immortelle, verra se détourner de lui ses anciens adorateurs...
Le culte des morts est aussi ancien que la race humaine. Si haut qu'on remonte dans l'histoire, on le trouve déjà établi au cœur de l'homme: bien avant qu'il y eût des philosophes, les générations primitives du globe envisageaient la mort non comme une dissolution de l'être, mais comme un simple changement d'existence.
Sans doute, ces générations primitives ne croyaient pas que l'âme, se dégageait de sa dépouille charnelle pour entrer dans une demeure céleste; elles ne croyaient pas davantage qu'après s'être échappée d'un corps elle allait en ranimer un autre. Elles croyaient que l'âme du mort restait dans le voisinage des vivants et poursuivait à côté d'eux une existence souterraine et mystérieuse. Et c'est pourquoi, à la fin de la cérémonie funèbre, elles l'appelaient trois fois par son nom, trois fois lui souhaitaient de se bien porter, trois fois ajoutaient: «Que la terre te soit légère!» L'expression a passé jusqu'à nous, comme aussi la coutume du Ci-gît ou du Ici repose qu'on inscrivait sur les monuments funéraires et que nous continuons d'inscrire sur les tombes de nos morts.
Cette croyance dans un prolongement souterrain de la vie a reçu des rationalistes diverses explications. Et les meilleures, s'il faut dire, ne sont guère satisfaisantes. C'est ainsi que, d'après Herbert Spencer, l'ombre mouvante des objets, l'image humaine réfléchie par les eaux, surtout les fantômes évoqués dans le rêve et l'hallucination durent suggérer aux premiers hommes la conception d'un «double», d'un corps subtil, plus ou moins séparable du corps mortel, d'un simulacre survivant à la mort et auquel on donna postérieurement le nom d'âme. De cette croyance primitive serait dérivée la nécessité de la sépulture. Pour que l'âme se fixât dans sa nouvelle demeure, il fallait que le corps, auquel elle restait attachée, fut recouvert de terre. L'âme qui n'avait pas son tombeau n'avait pas de domicile. Elle était errante et misérable, et c'est elle qui, pour punir les vivants de ne pas lui avoir donné le repos auquel elle aspirait, les effrayait par des apparitions lugubres.