Que de jolies légendes, que de contes émouvants ou gracieux, sont nés là, parmi les flammèches d'or du kef, de la chouque, du tréfoué et du cacho-fio! S'ils s'interrompent un moment de prendre leur essor, c'est qu'à l'extérieur des pas se sont fait entendre dans la nuit et qu'une rumeur de voix grossissantes, sur un mode de plain-chant, est venue jusqu'aux réveillonneurs.
Place aux petits mendiants de la grande frairie décembrale! Noël est leur fête par excellence. Il y a encore quelques villes de l'Ouest où on les voit rôder de maison en maison, clamant l'Aguilé. Une baguette de saule écorcée aux doigts, ils frappent à l'huis pour demander leur part du festin. De fait, leur besace ne tarde pas à s'emplir, non de croûtes de pain, de reliefs abandonnés, mais de beaux et bons gâteaux de fine farine blutée exprès à leur intention. Cet usage des gâteaux est répandu dans toute la France. Aucune de nos provinces n'en a le monopole. Sous vingt noms différents on les retrouve: dans les apognes de Nevers, les cochenilles de Chartres, les bourrettes de Valognes, les cornabœux du Berry, les cogneux de Lorraine, les cuigns de Bretagne, les aiguilans de Vierzon, les hôlais d'Argentan et les quénioles de la Flandre.
À Rouen et aux environs, on les nomme aguignettes. Le gentil vocable que celui-là!
Aguignette,
Miette, miette,
J'ons des miettes dans not' pouquette,
Pour nourrir vos p'tites poulettes!...
Passez, au soir tombant, le 24 décembre, dans la rue Grand-Pont et la rue de la Grosse-Horloge, vous n'ouïrez partout que ce refrain. Il est poussé par de petits pèlerins qui brandissent au bout de leurs bâtons des lanternes vénitiennes frappées d'un R. F. en grosses lettres rouges. Ne faut-il point marcher avec son temps et, pour fêter Noël, ces mioches n'en sont-ils pas moins de bons républicains? Et, d'ailleurs, que voit-on, je vous prie, sur ces aguignettes rouennaises, honneur et gloire des neulliers de Darnetal, de Sotteville et de Maromme? Un coq, le fier gallinacé national, emblème du peuple souverain!
Ainsi fraternisent sur une galette, comme ils devraient fraterniser dans l'esprit public, le présent et le passé, le progrès et la tradition.
Il est encore une de nos provinces où la veillée de Noël revêt un caractère bien pittoresque: c'est la Flandre. Le réveillon s'y appelle l'écriène. Mais l'écriène est surtout propre aux paysans. Figurez-vous, avec M. Ernest Laut, une salle basse, pavée de larges dalles en pierres bleues, meublée d'armoires et de huches aux ferrures luisantes et, dans cette salle, sous le vaste rabatiau de la cheminée, une trentaine de personnes, hommes, femmes, enfants, assises en cercle sur des quéyères autour d'un grand feu de sarments. Les femmes tricotent, font du crochet, rassarcissent des bas; les hommes tirent de leurs courtes boraines d'âcres bouffées blondes; la table, devant la fenêtre, est déjà encombrée de petits bols prêts à recevoir le moka. Et, cependant que l'odorant liquide s'égoutte dans la cafetière, un des invités, le plus ancien, qui est quelquefois aussi le mieux disant, se met à conter d'une voix chevrotante quelque belle histoire du temps passé, du temps que les bêtes parlaient et que les poules avaient des dents.