«Je revois encore sa barbe blanche, écrit-il, sa mitre et sa crosse, les durs feuillages qu'il tenait dans ses mains croisées et qui brillaient sur la bure de son manteau; mais il avait aussi un sac plein d'amandes et de raisins secs, et sa voix était douce. Hélas! à côté de lui, son compagnon, son serviteur, le père Fouettard, portait des verges de bruyère et prononçait des paroles sévères dont l'à-propos étonnait les esprits enfantins.»
Saint Nicolas est un peu parent du bonhomme Noël: leurs physionomies du moins se ressemblent et leurs fêtes ne sont séparées que par un léger intervalle. Et, à mesure que l'année perdait de son caractère religieux, qu'on restreignait le nombre des fêtes chômées, il arrivait qu'on ne sentait plus la nécessité d'un dédoublement de cérémonies: c'est ainsi que le grand Klaus s'effaça peu à peu devant le vieux Noël.
Mais, si saint Nicolas nous a brûlé la politesse, son sapin magique a survécu. Il est, avec le gui et le houx, l'élément décoratif par excellence des veillées noélesques. C'est rarement un arbre, le plus souvent une branche fichée dans une caisse en bois, avec un peu de mousse au pied. Et il se fait, chaque année, de ces branches de sapin, un trafic considérable. Magnifique puissance de la tradition! Noël est vieux comme le monde: avant de devenir une fête chrétienne, il fut, chez les Celtes nos pères, la grande fête de la germination. Et le gui, le houx, les branches de sapin, qu'on vend par les rues de ce Paris sceptique et gouailleur, mais si candide au fond, attestent la persistance du sentiment ancestral. Le nom même de Noël vient du latin novellum, qui nous a donné novel, nouvel, nouveau. Sol novus, qu'on retrouve dans l'office de Noël, fut longtemps le nom du 25 décembre. Et les vieux cantiques consacrent à leur tour cette étymologie:
Hâtons-nous de nous rendre
Près du soleil nouveau...
Mais que nous font les savants et leurs étymologies? Ne songeons qu'à la fête qui vient, à la jolie fête traditionnelle qui a provoqué et qui provoque encore d'un bout de la France à l'autre tant de coutumes charmantes, tant de manifestations d'une si délicate mysticité. Glissons, si vous voulez, sur les plus connues, telles que la coutume des souliers que les enfants déposent dans les cheminées; ne nous attardons pas non plus à la coutume des bûches de Noël. L'usage en est fort ancien pourtant et s'est pieusement conservé dans nos campagnes. Sans l'énorme souche brasillante, un réveillon se pourrait-il concevoir? Le fait est que tous les foyers, ce soir-là, ont leur clair feu de bois, ceux mêmes qu'on n'alimente d'habitude que de fougères, de goémons ou de bouses de vache séchées.
Longtemps à l'avance, en Bretagne, vous voyez les pauvres errer dans les cépées ou le long des talus plantés d'arbres, en quête de cette souche morte abandonnée, kef Nedelek, la bûche de Noël, dont les charbons éteints jouissent de propriétés merveilleuses. En Normandie non plus, point de bonne veillée sans une grosse chouque de hêtre ou d'ormeau flambant à grand bruit sous le haut chambranle de la cheminée, tandis que cuit autour d'elle, dans leurs chopines à fleurs, le flip cher aux gosiers cauchois, mélange de cidre doux, d'épices et d'eau-de-vie. Ailleurs, dans le Bessin, par exemple, la bûche de Noël s'appelle tréfoué, du vieux mot roman tréfoir, que nous rencontrons dans notre langue dès le XIIIe siècle; en Provence elle s'appelle lou cacho-fio et on l'aspergeait trois fois de vin avant de l'allumer en disant:
Dieu nous fasse la grâce de vivre l'an qui vient!
Si nous ne sommes pas plus, que nous ne soyons pas moins!