[78] Jésus ayant dit à Pilate: «Je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité; quiconque est de la vérité écoute ma voix», Pilate lui répondit: «Qu'est-ce que la vérité?»
[79] Je n'ai voulu rien changer à ceci, qui fut écrit quand Tellier vivait encore. Notre pauvre ami n'avait publié qu'un livre: Nos poètes, et des articles, çà et là, au Gaulois, au Parti national et aux Annales. Mais il avait la tête pleine de projets. Il méditait un livre sur la poésie lyrique au moyen âge, un autre sur l'érudition des romantiques, un autre sur la versification française au XIXe siècle, un autre sur le Timon de Libanius et la sophistique grecque. Tout cela est perdu. Il laisse seulement un livre de vers, La Cité intérieure, que ses amis publieront bientôt et qui le classera en un haut rang, et, avec ses contes philosophiques et ses poèmes en prose, la matière d'un livre de mélanges. Lui-même devait les réunir à son retour d'Alger; il y aurait joint deux contes qu'il caressait dans sa tête: Le maître d'école de Ravenne et Le voyage du rhéteur Epidius. Le livre se fût appelé La mort. Hélas! cette mort, dont il inscrivait ainsi d'avance le nom sur son livre, elle est venue à vingt-six ans pour notre ami, pour la plus noble et la plus belle des intelligences de cette génération. Sa mort a été une consternation sans égale, et l'on peut dire qu'aucun jeune homme, depuis ce Maurice de Guérin qu'il aimait tant et dont la destinée fut si voisine de la sienne, n'a emporté avec lui un regret si universel.
Suivent les titres des Contes et des Proses qui ont paru de lui, tant dans les Chroniques qu'au Parti-national: Le pacte de l'écolier Juan, Nocturne, Discours à la bien-aimée, Les notes de Tristan Noël, Les deux paradis d'Abd-er-Rhaman. Je citerai le plus court de ces admirables morceaux: Nocturne.
«Nous quittâmes la Gaule sur un vaisseau qui partait de Massilia, un soir d'automne, à la tombée de la nuit.
«Et cette nuit-là et la suivante, je restai seul éveillé sur le pont, tantôt écoutant gémir le vent sur la mer, et songeant à des regrets, et tantôt aussi contemplant les flots nocturnes et me perdant en d'autres rêves.
«Car c'est la mer sacrée, la mer mystérieuse où il y a trente siècles le subtil et malheureux Ulysse, agita ses longues erreurs; le subtile Ulysse, qui, délivré des périls marins, devait encore, d'après Tirésias, parcourir des terres nombreuses, portant une rame sur l'épaule, jusqu'à ce qu'il rencontrât des hommes si ignorants de la navigation qu'ils prissent ce fardeau pour une aile de moulin à vent.
«C'est la mer que sillonnaient jadis sur les galères et les trirèmes les vieux poètes et les vieux sages; et comme ils se tenaient debout à la poupe, au milieu des matelots attentifs, attentive elle-même, elle a écouté en des nuits pareilles les chansons d'Homère et les paroles de Solon.
«Et c'est aussi la mer où, dans les premiers siècles de l'erreur chrétienne, alors que le règne de la sainte nature finissait et que commençait celui de l'ascétisme cruel, le patron d'une barque africaine entendit des voix dans l'ombre, et l'une d'entre elles l'appeler et lui dire: «Le grand Pan est mort! Va-t'en parmi les hommes, et annonce-leur que le grand Pan est mort!»
«Et, par la mystérieuse nuit sans étoiles, sur le chaos noir de la mer et sous le noir chaos du ciel, il y avait quelque chose de triste et d'étrange à songer que peut-être l'endroit innommé, mouvant et obscur, que traversait notre vaisseau avait vu passer tous ces fantômes, et qu'il n'en avait rien gardé.
«Et c'est parce que cette pensée me vint, et qu'elle me parut étrange et triste, et qu'elle troubla longtemps mon cœur de rhéteur ennuyé, qu'il m'est possible encore, entre tant d'heures oubliées, d'évoquer ces lointaines heures noires où je rêvais seul sur le pont du navire parti de Massilia, un soir d'automne, à la tombée de la nuit.»