Une autre fois, Simon a donné un coup de pied dans les jambes au petit Emile et lui a fait du mal; Simon est un gros brutal. Il aurait pu casser la jambe au petit Emile et on l'aurait conduit en prison.
Maman, pauvre bonne femme, tu ne sais pas que les prisons sont un mauvais châtiment. Tu en parles, avec tes idées de village, tu les crains et tu les respectes un peu comme on respecte la Justice. Maman, il faut craindre les mauvaises actions, plutôt que la prison. Tu ne sais pas que, pour avoir voulu faire le bien, il en est qui allèrent au bagne. Et puis, j'ai tort de dire ces choses parce que je n'aurais pas dû les comprendre. Et puis ne faut-il pas quelques épouvantails pour les petits enfants? Tu étais une bonne femme, maman, tu connaissais une étroite honnêteté et tu m'enseignas cette honnêteté qu'il y avait dans ton cœur.
Cinq ans, six ans et sept ans se suivent et se ressemblent. L'école, avec la naïveté, vous fait un esprit réfléchi, mais dont les réflexions sont drôles. Et le soir, auprès de sa mère, la vie d'un enfant s'exprime en petites paroles où l'on voit passer de bons sentiments. Cinq ans, six ans et sept ans, vous vous asseyez sur une chaise, au pied de l'horloge, vous regardez autour de vous, et le labeur de votre esprit ressemble au travail d'une ménagère qui prépare le repas à ceux de sa maison. Vous jouez aussi, mais pas trop loin de la porte, car il y a encore des accidents. Vous jouez à faire du bruit et à courir. Votre corps est plein de mouvement comme un corps heureux et vous en jouissez, au matin de votre âge, comme on jouit d'une chose neuve. Cinq ans, six ans et sept ans, vous mangez et vous dormez. Vous êtes la gaieté de la maison: un concert, un spectacle et une bénédiction. Vous vous éveillez le matin avec du bruit et vous vous endormez le soir, silencieusement, selon les rythmes. Vous êtes de la santé: des yeux qui brillent, des joues rondes et des membres agiles où la joie passe en entier. Enfin, vous êtes de la tendresse, un cœur et des lèvres, et puis vous avez une âme flexible que l'on prend à deux mains et que l'on redresse afin d'en faire l'âme pure et bonne d'un homme juste et généreux.
Cinq ans, six ans et sept ans, la joie...
Un jour de septembre, lorsque j'avais sept ans, j'eus mal aux dents. Mal aux dents, c'est triste. Cela prend les idées et les comprime jusqu'à ce qu'elles souffrent comme des bêtes et ne sachent plus que dire: J'ai mal aux dents. Maman faisait la lessive. Je rôdais autour d'elle, inquiet, je marchais en me plaignant. On dirait que nous promenons notre douleur afin de l'égarer, pour qu'elle se perde dans un coin et ne puisse plus nous retrouver. Maman s'interrompant me regardait avec de bons yeux. Les souffrances d'un enfant sont des souffrances imméritées. Le Destin martyrise quelqu'un qui se plie et qui pleure avec tant de faiblesse que l'on pense: Nature, tu es forte, mais tu es bien injuste. Maman m'embrassait: «Mon pauvre petit, tu as mal aux dents!»
Le lendemain, j'eus encore mal aux dents: Mon garçon nous la ferons arracher ce soir. Le médecin prend des pinces très dures et malfaisantes comme une âme d'acier. On ouvre la bouche, quelque chose s'arrache, on crie. Ça y est.
Le surlendemain, j'eus encore mal aux dents. «Tu n'as pas de chance, mon enfant. Qu'est-ce que c'est donc que ce mal de dents qui ne veut pas finir?» Je m'asseyais sur une chaise et je penchais la tête, pour voir si pencher la tête ne me soulagerait pas. Je ne promenais plus mon mal comme au premier jour, car il était tel que rien ne pouvait le distraire. Assis sur une chaise et penché, voyez-vous cet enfant: quelque chose est sur lui, trop lourd pour ses épaules. Il pleure, il invoque sa mère, il invoque Dieu et toutes les puissances qu'il connaît: quelque chose est sur lui, terrible comme un châtiment. La mère pense: «Mon enfant ne vous a jamais offensé, mon Dieu, et moi, que vous ai-je donc fait pour que vous vouliez le punir? Mon Dieu, c'est à moi que vous auriez dû donner cette souffrance.»
Il y eut une fluxion. Elle croissait, on fit venir le médecin qui la tâta, la pressa, n'y connut pas grand'chose et dit: «C'est sans doute un abcès, nous le percerons dans quelques jours.» Ces visites du médecin nous rassurent un peu et l'on souffre avec plus de calme, en vue de la guérison.
Le médecin revint. Ce n'était pas un abcès. Quelque chose: une grosseur, une tumeur, on ne sait quoi... Ma pauvre tête entière était malade. Je sentais cela sur mon front, sur mes cheveux, dans mon cerveau, sur ma nuque, comme une grosse main appuyée qui me faisait courber la tête. Le médecin ordonna une pommade. Pommade, pommade, tous les matins et tous les soirs le mal se riait de vous et vous restiez là, inoffensive et ridicule. Pommade, pommade, tous les matins et tous les soirs votre pot de pommade désemplissait un peu, mais vous étiez, blanche, aussi vaine qu'une belle dame auprès d'un accident.
Un jour succède à l'autre pendant qu'une douleur succède à une autre douleur. Voici les jours noirs qui naissent avec un matin fatigué. Huit heures et la soupe sont tristes comme un remède à ceux qui n'ont pas d'appétit. Neuf heures, dix heures, onze heures, la Douleur habite votre cerveau, votre mâchoire, vos tempes et votre sang. Vous n'êtes plus vous, cet enfant aux regards et aux idées, car la Douleur vous bouche les yeux et remplace vos idées. Et midi, en vous offrant ses bons plats de campagne, vous fait souffrir encore. Enfin l'après-midi s'étend comme une plaine de sable où l'on est perdu avec l'Ennui, avec le Soir et avec la Mort.