Et le médecin revint. C'était un gros bourgeois de province qui mangeait, chassait et buvait et visitait les malades avec un vieux reste de science qu'il rapporta de Paris. Brave homme et bon cœur, qui s'apitoyait comme un ignorant et disait: «Pauvre petit bougre!» Du reste, il n'osait pas pratiquer d'opération chirurgicale, par crainte de faire souffrir le pauvre monde. Je pense que c'est surtout parce qu'il n'était pas sûr de lui-même. Il ne comprit jamais rien à ma maladie. Son savoir fut épuisé lorsque, après la pommade, quelques remèdes amers et dépuratifs me fatiguèrent bien plus.

Je m'affaiblissais chaque jour. Vous voyez un enfant dont le corps s'en va, qui sent partir sa chair et dont l'âme anime seulement quelques tissus frêles et qui dépériront encore. Il y a des pommettes pointues, des mains translucides et osseuses, et sous ses habits, il y a douze côtes saillantes qui semblent l'intérieur d'une maison de misère. Cependant que cette grosseur de la joue grossit, s'accroît de tous les malheurs d'alentour et veut demeurer à jamais, comme un parasite installé chez un pauvre homme.

Le médecin alors se tourna du côté de la chirurgie qu'il n'aimait guère, mais il fallait me sauver. Il feuilleta des livres, car il avait de la bonté, si bien qu'un matin, il osa faire une incision. Et la souffrance et la peur se joignaient en moi, pareilles à deux mains qui s'unissent et pressurent un cœur.

L'incision fut faite, après laquelle il y eut une plaie suppurante et dont on entretenait la suppuration. Je fus à cette époque un enfant de sept ans qui, la tête cerclée d'un bandeau, offrait à l'air un visage pâlissant dans les linges. Tout le jour, ma petite chaise et moi, au pied du lit, au coin du feu, formions un meuble immobile et geignant. Parfois, maman changeait les pansements avec ses bons doigts, mais un toucher, une caresse, en passant, remuent la vie douloureuse d'un malade et l'agitent. Alors elle me prenait sur ses genoux et me berçait. Or, il y avait en son sein une chaleur qui m'endormait, le soir, loin des abcès cruels, auprès d'une mère dont les deux ailes me recouvrent.

Cet abcès ne termina rien. Un jour, il se ferma, et la grosseur de ma joue subsistait. Le médecin encore me tâta, me fit ouvrir la bouche, examina toute chose, réfléchit un instant et dit: «Décidément, je n'y comprends rien. Un nouveau médecin vient de s'installer ici; vous devriez le voir afin qu'il essaye aussi de guérir votre enfant.»

C'est ainsi. Il y a des étudiants en médecine qui s'amusent à Paris et qui étudient afin d'être docteurs. Et puis ils sont riches et s'établissent dans un coin de province où ils doivent guérir les malades. Leur vie est joyeuse auprès des gentilshommes campagnards alors qu'ils mangent et qu'ils boivent. Ils courent un peu les filles, ils chassent et ce sont des bons vivants. Ils parcourent la campagne et font leur métier pour augmenter leurs revenus. On les aime parce qu'ils sont gais et parce qu'ils se portent bien. On leur ouvre les portes et on les accueille dans les maisons comme on accueille la guérison. Et enfin, lorsqu'ils ont fait plusieurs visites à deux francs, la maladie s'est aggravée et ils vous disent: «Je ne comprends rien à votre enfant et vous déclare que vous ferez bien de le montrer à un autre médecin.»

Le second médecin ressemblait au premier. Fils d'un paysan riche, il voulait s'enrichir encore et brillait de manière à contracter un beau mariage, mais c'était un bon jeune homme d'alcool et de gaieté qui s'agitait et savait me faire rire. Nous allons à son cabinet, le jeudi matin, lorsque nous traversons la place du Marché. Il y a des gens, le jeudi matin, qui font leurs affaires en vendant des œufs: maman fait ses affaires en conduisant son petit au médecin. Vendre des œufs, c'est gagner de l'argent; soigner son enfant, c'est gagner de la vie. Lorsque nous entrons, plusieurs personnes attendent et nous attendons à notre tour en causant tout bas pour faire passer le temps. Maman dit: «Savoir ce qu'il va bien nous dire, aujourd'hui. C'est peut-être cette fois-ci qu'il te guérira.»

Petit cabinet du médecin avec des fauteuils, des tables et des livres, je vous revois. Vous me sembliez plein de luxe parce que vous étiez plein de tapis, vous étiez silencieux aussi pour accueillir les malades, et à cause de vos livres vous aviez l'air savant comme votre maître. Petit cabinet du médecin, vous étiez une petite chapelle où le Bon Dieu accueillait les blessés. Nous entrons ici pour connaître notre destin. Maman, un peu pâle, me tient par la main. Vous étiez très bonne, petite chapelle, lorsque le Bon Dieu me disait: «Assieds-toi.» Il me tâtait en demandant: «Est-ce que je te fais mal, mon petit bonhomme?» Il me regardait dans la bouche aussi et c'était drôle parce qu'il disait: «Allons, ouvre le bec.» A la fin, il y avait tel ou tel remède à prendre, qui faisait battre notre cœur. C'est peut-être le vrai remède. Et quand nous sortions, le médecin me caressait et me donnait de l'orgueil parce que je savais répondre à ses questions: «Qui est-ce qui a succédé à François Ier

Nous remontions chez nous, le jeudi matin. Un enfant et sa mère ont descendu cette rue en ne sachant pas, voici qu'ils la remontent en souriant. Les nouveaux médecins sont pareils aux nouvelles amantes qui donnent un nouveau bonheur. Et vous, jeudi matin, avec cette clarté, vous embellissiez la semaine. Jeudi matin, je vous aime, et maintenant, vous êtes encore pour moi un matin d'espérance.

Pendant longtemps, les remèdes se suivirent. Nous courons chez le pharmacien et je les utilise immédiatement. Il ne faut pas laisser au mal un seul des instants qu'on peut lui soustraire. Les premiers jours, j'étais bien naïf. Chaque potion amère fut un divin liquide inventé pour le bonheur humain. Je la bois, je la sens en moi, je gesticule en criant: A présent, je suis guéri!