Un peu plus tard encore j'espérais au lendemain. Celui qui se couche plein de souffrance, la nuit le prend entre ses mains et le caresse et le repose. Demain matin, la fatigue s'en est allée; le sommeil vous a lavé la tête, et la grosseur de votre joue—vous souvenez-vous?—eh bien! elle n'est plus là.

Un peu plus tard encore j'espérai dans la fin de la semaine. Plusieurs jours sont nécessaires pour que ce remède entre dans votre sang. Tout d'abord, vous ne sentez rien parce que son travail ne s'est pas fait, mais bientôt, lorsqu'il a pénétré votre chair, toute votre chair se transforme, les humeurs, dissoutes, s'en vont et se perdent. Peut-être bien que la prochaine visite au médecin sera la visite de guérison.

Mais hélas! espérances décevantes, belles espérances de mes jours qui m'avez trompé, je vous ai vues partir l'une après l'autre, comme les fleurs d'un jardin qui n'ont pas laissé de fruit. Vous étiez plusieurs à mes côtés. La première était la plus belle, elle est partie d'abord. Sa sœur était un peu moins belle et m'a quitté bientôt. La troisième était modeste et douce. Elle se tenait devant moi, et lorsqu'elle me regardait, il brillait dans ses yeux un peu de mon âme. Je vois bien maintenant que celle-ci était la meilleure. Je lui tendais les mains et nous jouions ensemble à cache-cache derrière les bosquets où sont les plantes vertes et noires. Un jour, elle s'est trop bien cachée et je n'ai jamais pu la découvrir.

Ah! oui, nos caractères savent se plier! Facultés d'assimilation: pauvres cerveaux et pauvres nerfs, vous en jouez de vos facultés d'assimilation pour vous habituer au malheur! Quand les trois espérances eurent franchi mon seuil, je vécus côte à côte avec mon mal. Je vécus à côté de mon mal comme un homme à côté d'une personne qu'il connaît. C'est une mauvaise personne qui vous gronde et qui vous bat. Elle s'assied sur votre chaise, elle prend place à votre table, elle se couche dans votre lit, elle voudrait entrer dans vos pensées. Mais nous savons garder nos pensées des mauvaises personnes. Nous les enfermons au fond de nous-mêmes, là où sont nos sentiments les meilleurs. Elles vivent, elles se blottissent au nid, elles sont de bonnes pensées tièdes et frileuses. Mélancoliques pensées des malades, pensées bonnes et fines, l'âme à son tour prend un peu de votre forme, et bienheureux les enfants malades, car ils auront de la finesse et de la bonté.

Maman, qui me voyait dépérir, ne s'habituait pas à mon mal. Il y avait un enfant qui ressemblait aux autres enfants avec sa vie saine et son bonheur. J'étais beau comme un travail qu'elle avait fait. Je représentais une partie de sa chair et de son sang et sur mes idées, on sentait que ses mains avaient passé. Or cet enfant qui jouait s'assied dans un coin pour souffrir. Ce travail que l'on a fait, ce bel objet qui vous avait coûté tant de peine, qu'un souffle passe encore: il sera brisé! Et la chair de votre chair se corrompt, le sang de votre sang s'amasse en un endroit de la joue et devient du pus et de la douleur. Oui, ses idées sont bien ce que j'en avais fait, mais les idées dans ce corps maigre tremblent et pâlissent, jusqu'à ce qu'elles meurent, mon Dieu!

Alors, puisque le médecin n'y pouvait rien, maman s'arrangea pour me guérir elle-même. Les médecins qui ont fait des études connaissent beaucoup de maladies, mais pour guérir un malade il faut l'examiner avec cet instinct que donne une grande bonté. Dans les hôpitaux, de vieux chirurgiens et de jeunes internes pratiquent toute la science des écoles, or beaucoup d'hommes meurent parce qu'on ne sait pas les soigner avec amour. La Bonté est plus forte que la science humaine. Il faudrait que la médecine fût un sacerdoce et que chaque médecin pratiquât son métier comme on accomplit un grand devoir. Loin des plaisirs du monde, dans sa pensée et dans son cœur, il faudrait que le médecin restât chaque jour, afin de se recueillir et de se fortifier. Un cerveau, c'est bien, pour connaître les maladies, mais un cerveau et un cœur, cela suggère les miracles. Vous devinez ce que vous n'aviez pas compris et votre amour, dépassant vos idées, vous guide dans tous les dédales. Isaac Newton découvrit la gravitation, non parce qu'il était savant, mais parce qu'il avait une âme poétique.

Les médecins qui parcourent les campagnes avec leur gros sang et leurs idées sereines passent dans les maisons et regardent les maladies comme un conducteur des Ponts et Chaussées regarde un remblai qu'il faut combler. Les hommes sont de simples matières où l'on exerce son métier. Or, la médecine n'est pas une science que l'on applique aux hommes comme celles que l'on applique aux pierres.

Maman s'arrangea donc pour me guérir elle-même.

Je ne pouvais manger. La vie est une duperie: ce sont les gens maigres qui ne peuvent pas manger. La soupe réconfortante du matin, les haricots et le vin de midi, la soupe encore du soir me donnent des haut-le-cœur et je m'enfuis sur ma petite chaise, dans mon coin, là où l'on ne mange pas. J'aimais pourtant les biscuits qui, trempés dans le vin, fondent avec un goût de sucrerie. Mais ce n'est pas une nourriture, et puis, dans nos campagnes saines on ne veut pas dépenser son argent à des biscuits. Maman cherchait quelque aliment réconfortant et qui me tentât comme une friandise. Elle finit par penser au chocolat. Tous les matins, tous les midis et tous les soirs, avec une belle couleur lilas et une odeur chaude, le chocolat au lait m'appelait comme un ami. Je fus tenté dès la première fois. Petit gourmand, je m'approchais. Or, une force agite ma cuiller et jusqu'à la fin, maman, j'ai mangé mon chocolat. On finit même par mettre du pain dedans. Je ne mourus pas d'inanition. Chocolat au lait, je vous serai toujours reconnaissant parce que vous m'avez sauvé la vie.

Celui qui mange, la nature le fait rentrer dans ses lois. Un repas, une digestion et la faim qui les suit sont des phénomènes essentiels. C'est un nouveau sang qui se forme, une nouvelle chair aussi, et puis il semble que de nouvelles idées se forment en même temps. Vous participez à la vie ordinaire qui se compose de changements. Vous êtes en mouvement comme le vent, comme les hommes et comme toutes les forces naturelles. Un malade se renferme et se replie vers le passé. Sa pensée se souvient et revit les anciens instants tandis que son corps absorbe et boit les anciennes substances. Et il arrive, en ce temps-là, que sa pensée s'étiole et que son corps s'amaigrit parce que les anciens instants sont passés et parce que les anciennes substances sont épuisées.