Maman se dit qu'elle devait faire revivre mes idées comme elle avait fait revivre mon corps. Elle me fit retourner à l'école. Ça me distraira. Certainement, et lorsque je descendais avec mes cahiers sous le bras, je pensais à des choses de l'école. Je devenais studieux. L'histoire de France m'emplissait la tête de ses actions de rois et de ses batailles. Je connus des bruits d'armures que frappaient les épées, alors que Duguesclin, Jeanne d'Arc et les Anglais habitaient mon âme avec force comme ils avaient habité ce monde. Histoire de France aussi, vous m'avez sauvé la vie.
C'est à cette époque qu'une vieille mendiante avec son enfant passa devant notre maison. C'était une vieille femme, habitant à quelques lieues de là qui, tous les mois, venait dans notre petite ville où les riches bourgeois avaient l'habitude de lui faire des dons. On la voyait passer, tenant son panier d'une main et son enfant de l'autre main. Son panier contenait les choses de sa vie: des œufs, des légumes, du vin et son porte-monnaie, et son enfant contenait tout son bonheur. Chaque mois, on la voyait passer avec ses vêtements propres, son bonnet blanc et son visage couleur de grand air. Elle habitait, sur la lisière d'un bois, une petite cabane qu'entouraient les champs jaunes du Berry et la forêt profonde de mon pays. Mais jamais on ne l'avait aperçue dans sa cabane. Les gens en passant disaient: C'est ici la maison de la mère Henri, et les contrevents étaient fermés, et la porte barrée. Voyages de vieilles mendiantes, voyages souvent lointains de celles dont la besogne est par les routes! Les voyages forment l'esprit, car on récolte dans les champs, dans les maisons et sur les chemins, presque toutes les connaissances de la vie. C'est ainsi que la mère Henri apprit à faire, avec des plantes, une eau que l'on appelle l'eau rouge et qui soulage de toutes sortes de maux. Elle guérissait aussi de la «loubée». Je n'ai jamais su ce que c'était que la «loubée», mais la mère Henri guérissait de la «loubée». Si elle avait été plus vieille, solitaire et sale, on aurait cru qu'elle était sorcière. Mais elle avait un enfant comme les autres femmes, elle était propre comme les autres femmes encore, elle causait ainsi que tout le monde, et l'on croyait simplement quelle avait appris le long des routes quelques-uns des secrets des plantes.
Depuis quelque temps, maman la guettait à passer. Il y a des espérances inavouées que nous plaçons sur les vieilles têtes du hasard. Maman pensait que la Vérité qui voyage peut rencontrer ceux qui rôdent. Et puis, il y a toujours des voisins qui connaissent le cousin d'une personne qu'une vieille mendiante a guéri. Enfin, le succès appartient à ceux qui le cherchent partout, même où ne s'arrêtent guère les succès.
Maman appela la mère Henri: nous pouvons toujours essayer, disait-elle. Mère Henri, je vous vois encore lorsque vous arriviez lentement, avec votre bon air, comme ceux que l'on attend. Vous m'avez aperçu, la tête entourée d'un bandeau et vous avez dit: «En effet, l'on m'avait appris qu'il était malade, votre petit.» Votre enfant était avec vous. Maman, tout de suite, vous raconta que c'était un mal qui ne voulait pas s'en aller. Et parce qu'elle était impatiente de ce que vous lui diriez, elle défit bien vite le bandeau. La grosseur était là. Vous l'avez touchée du bout des doigts, par crainte de me faire mal. Ensuite vous avez dit: «C'est sans doute de l'humeur», et vous nous avez regardés. Vous avez bien vite ajouté: «Il faudrait mettre là-dessus un saint-bois. Un saint-bois, c'est une petite écorce qui attire l'humeur et la fait sortir en dehors. On en trouve chez tous les pharmaciens.»
Alors maman, pour vous remercier, vous offrit de manger du pain et du fromage en buvant un verre de vin. Vous avez accepté et votre enfant s'est assis auprès de vous sur la petite chaise. Voilà, mère Henri. Je me souviens de votre amour pour votre enfant. Vous lui donniez à manger et à boire en disant: «Mange bien, bois bien, mon petit.» C'était un enfant bien élevé qui mangeait proprement parce qu'il avait l'habitude de manger comme cela, chez des gens aisés qui n'aiment pas que les pauvres laissent des miettes. Vous le regardiez. Mère Henri, aussi longtemps que durera ma mémoire, je me souviendrai des regards que vous donniez à votre enfant. Vous étiez une vieille malheureuse, dans une cabane, et qui voyage pour aller tirer les sonnettes par tous les temps de pluie et de soleil. Votre main brune, l'hiver, pressait votre sein où glissait le vent gelé, et vos vieux pas d'été pleins de sueur marchaient au soleil sur les routes sans nombre qui usent vos jambes pour vous donner du pain. La pauvreté vous entourait le corps, comme une grosse corde, et vous traînait ainsi qu'un maître traîne une bête pour la montrer aux portes des maisons. Mère Henri, quand vous regardiez votre enfant, l'on sentait que vous étiez une femme heureuse. Vous regardiez votre enfant comme Jésus doit regarder ceux qu'il a mis au monde et qu'il fait souffrir. Mais surtout, vous le regardiez comme on regarde son bonheur. Votre enfant vous semblait beau comme un château avec un parc. Le maître s'arrête et contemple en pensant qu'ici c'est sa vie: la richesse, l'aisance et la beauté. Votre enfant était meilleur que la chaleur des bons foyers, que les baisers des amoureux et que la viande que l'on mange en buvant du vin. De toutes ces choses il vous tenait lieu. Alors, vous l'admiriez. Ce jour-là il tombait de la pluie. Votre petit garçon dit: «Il pleut.» Dans nos pays, on parle très mal et l'on dit: «Ça pluit.» Vous le fîtes remarquer à maman: «Voyez-vous, Madame, mon petit ne dit pas: Ça pluit, mais il dit: Il pleut.» Votre petit garçon sourit: «Voyez donc, Madame, disiez-vous, comme il a de belles dents.» Et quand vous vous êtes levée pour partir, maman vous a dit: «Il a l'air bien intelligent, votre petit.» Alors, mère Henri, j'ai vu vos deux yeux comme deux âmes profondes dans lesquelles l'amour est tombé.
Puis vous êtes partie, entre votre panier et votre enfant. Votre panier contenait votre vie, mais votre enfant contenait tout votre bonheur.
Un saint-bois. Maman n'osa pas l'appliquer. Sur ma joue, au siège du mal, il ne faut pas des remèdes de bonnes femmes. Un saint-bois peut être bon, mais la prudence conseille de ne pas s'en servir. Maman ressemblait aux vieux paysans malades qui appellent un médecin. Le médecin dit: «Ce n'est rien, il faut prendre tel ou tel médicament facile.» Alors on l'écoute parce que si cela ne fait pas de bien, cela ne peut, du moins, pas faire de mal. Mais si le médecin commande une médication compliquée, le vieux hoche la tête et pense: Il se trompe avec tous ses remèdes de pharmacien et mon mal partira comme il est venu. Les médecins sont pareils aux conseillers que l'on écoute lorsqu'ils sont de notre avis.
Ma mère pourtant était ébranlée. C'est une pente irrésistible, sur les routes irrégulières et qui nous précipite jusqu'à sa fin. Tu as interrogé la science d'une commère: tu l'as comprise et tu voudras la compléter. La curiosité se joint à l'espoir et nous pousse. Pour maman, l'espoir surtout la poussait. Un saint-bois agit parce qu'il attire l'humeur. Pourquoi ne la transporterait-il pas à l'endroit que l'on aurait choisi? Sur un bras de mon enfant si je mettais un saint-bois, par ce moyen on verrait toute l'humeur s'en aller, et celle de la joue aussi. Maman fit part de ce raisonnement à toutes nos voisines et chacune l'approuva. «Moi, à votre place, j'essaierais.» Pendant quelques jours encore, maman retourna cette idée dans sa tête et, l'ayant bien appréciée, résolut, un samedi, de l'expérimenter pour une durée de huit jours.
Hélas! vous, saint-bois, entre deux samedis qui restâtes sur mon bras, pauvre remède de bonne femme, vous nous avez trompés. Nous étions habitués aux déceptions depuis les temps de la pommade et de l'incision et de plus nous ne laissions croître que de toutes petites espérances, afin que leur départ ne fît pas en nous trop de vide. Mais vous, saint-bois, remède de bonnes femmes, humble remède de gens comme nous, vous n'auriez pas dû tromper les vôtres. Nous vous avons pardonné, nous avons même cru que nous n'étions pas assez hardis. Maman dit: «Ce saint-bois, il faudrait le mettre sur ta joue, mon petit, mais je ne l'ose pas. La mère Henri avait peut-être raison, qui voulait que l'on attaquât le mal en son endroit.»
Ensuite le temps passa, comme passe le temps des malades. Nous n'avions pas parlé de notre femme au médecin, parce que les médecins sont des gens savants qui n'aiment pas la concurrence. Le temps se levait chaque matin et traînait des jours gris dans notre maison, le long des rues de l'école et parmi les livres. On le voyait se dresser pendant des heures et poser ses poings lourds sur ma tête. Nous allions souvent chez le médecin, et ces jours-là, le temps de notre vie semblait un peu plus clair et plus léger. On dirait que les médecins nous guérissent du temps. Nous allions chez le médecin. L'hiver passa, le printemps aussi, l'été vint, et nous allions encore chez le médecin. Aide-toi, le ciel t'aidera. Ah! oui, nous nous aidions, mais le ciel mettait bien longtemps à nous aider. En avons-nous usé de la patience, maman! Lorsque nous nous donnions la main en descendant chez le médecin, nous pensions: Il y a bien longtemps déjà que nous connaissons ce chemin. Et nous remontions tous deux en pensant: Il y a bien longtemps déjà que le médecin ne connaît rien à ce mal.