Le temps passa, tout habillé de fer, comme un guerrier dangereux qui ne veut pas passer.
Une fois, le temps s'arrêta auprès de nous. C'est parce que ce médecin croyait que deux cautères pourraient me guérir. Oui, le médecin dit un jour: «Il faudrait lui poser deux cautères. Ça ne sera pas grand'chose et ça le soulagera certainement.» Il me demanda: «Comment écris-tu cautère?—Coterre.—Mais non, répondit-il, parce que ça ferait coterr...re. Il faut l'écrire Cautère.» Savoir écrire leur nom me rendait les cautères familiers. Cautère, vous ressembliez à mes bêtes familières, à Jeanne d'Arc et à Napoléon, et vous veniez à moi, comme eux, à travers ma jeune science, pour faire du bien à mes maux. Pendant huit jours, cautère, nous vous attendions comme un bienfait: moi parce que je vous connaissais et maman parce qu'elle espérait en vous. Je crois que jamais, cautère de mon enfance, vous ne fûtes ainsi reçu chez les hommes par un fils et sa mère qui vous attendaient.
Certes, nous avions expérimenté bien des remèdes, mais tout nouveau remède est doué de propriétés particulières (dont la meilleure est, je crois, d'entretenir l'espérance). Les médecins nous promènent à travers les connaissances humaines.
Le matin des cautères, je ne m'attendais pas à ce qui allait arriver. Connaissant ma maladie, mon cerveau l'avait domestiquée et l'associait à ma vie sans crainte de rébellion, mais un jour, il s'aperçut que cette bête domestique était une bête parce qu'on agissait avec elle comme avec une bête. En effet, les cautères prennent la chair et la rongent furieusement. On voit ainsi une bande de chiens de chasse dévorer un sanglier des bois. Le médecin opérait, maman me tenait la tête et moi je me plaignais, longuement, avec des geignements égaux. Je me plaignais bien plus à cause de ma maladie qu'à cause des cautères. Je revoyais cette grosseur que Dieu posa sur ma joue et qui me traînait depuis si longtemps déjà, sur sa route ardue où mes forces se lassaient. Je demandais compte à toutes les puissances humaines ou divines de leur malédiction. Vous m'avez blessé, moi qui n'ai rien fait. J'allais à l'école tous les matins et j'accomplissais tous mes devoirs lorsque vous m'avez blessé. Et vous m'avez blessé au visage afin que la blessure fût visible et pour que le châtiment fût profond. Ma joue se creuse sous deux cautères et c'est une marque infâme que vous m'imposez à jamais. Mais, au moins, laissez-moi guérir. Entrez votre poing dans ma chair, et que j'en souffre, mais au moins laissez-moi guérir.
Quelques jours plus tard, lorsque le médecin enleva les deux cautères, il y avait deux trous que nous devions faire suppurer. Jusqu'ici j'avais bien su que j'étais malade à cause de mes souffrances, de mes remèdes et de nos visites, mais ces maladies élégantes restent à notre surface comme des douleurs aristocratiques. Presque du bonheur est sur elles. On se dit: Je suis malade, pour se distinguer des autres hommes, et l'on sent que la maladie est une supériorité parce qu'elle affine les malades. Mais si la chair se rompt, la maladie se montre par deux trous et devient une maladie honteuse. Alors le malade est un homme blessé qui laisse ses pensées dans ses blessures, où elles se corrompent à leur tour et vivent avec des plaies.
J'avais perdu mon calme et mon accoutumance. A l'école, mécaniquement, les choses entrent dans ma tête. Il y a deux parts dans mon esprit: l'une où viennent les connaissances du monde, malgré moi, parce que j'ai des sens, et l'autre où sont deux trous que mon âme habite. Moi, c'est la seconde part, c'est mon âme recroquevillée qui pense et qui pleure. Un jour que je n'écoutais pas ses observations, l'instituteur me donna une gifle. Alors, on vit baver deux filets de pus sur ma joue, qui étaient une tare cachée qui se montre et par laquelle on comprend qu'il ne faut pas toucher à cet enfant, puisque sa chair se décompose. Ces deux filets de pus me séparaient du monde.
Mes nuits étaient noires et rudes. Un sommeil implacable me gardait, pieds et poings liés, sans connaissance et sans pensée. De toute ma fatigue venait cet accablement et tout mon corps y participait, par ses sens, par ses membres et par ses organes qui ne pouvaient plus agir parce que le mal les avait usés. Mais un ronflement marquait ma vie et ce ronflement encore était de la fatigue. Je ronflais comme on râle, avec une respiration qui voulait jaillir, mais qui devait traverser des marécages. Quand parfois je m'arrêtais, maman pensait: Sa respiration peut-être n'a pas pu sortir, et elle me tâtait pour voir si je n'étais pas mort. Je m'éveillais le matin, amer, et la bouche pleine d'un pus qui semblait aussi gagner mon cerveau où des idées s'épaississaient.
Il y eut un jour où je ne pouvais pas fermer la bouche: quelque chose, comme une dent de sagesse, pointait pour la tenir entre-bâillée. Le médecin dit: «Mais voilà, c'est l'os qui sort. Je comprends maintenant sa maladie. Voyez-vous, Madame, c'est l'os qui était gâté. Je m'en étais toujours douté.»
Il prit une pince et enleva le morceau d'os ainsi qu'on enlève une dent. Le voici. Nous le regardâmes, maman et moi, comme une partie de nous-mêmes et avec une grande crainte. Nous avions peur parce qu'un os gâté doit ressembler à une plaie et nous pensions la voir et souffrir à cause de sa profondeur et de son pus. Mais non, et c'était simplement un petit os poreux un peu plus gris qu'il n'aurait dû. Alors nous fûmes bien étonnés de ce que si peu de chose pût produire tant d'effet.
Nous l'enveloppâmes dans du papier de soie pour le conserver, mais nous n'étions pas rassurés. Ça commence par un petit os de la mâchoire, de même qu'une carie d'os commence par une fluxion légère, et ça se poursuit longtemps comme un mal qui ronge. C'est une fraction et c'est une autre, et puis c'est tout un os qui disparaît. Et d'autres os s'en vont qu'a corrompus un mauvais voisinage car les maux gagnent de proche en proche avec la mort pour but. On comprend que l'humanité est faite pour les maux lorsqu'on voit leur naissance et leur développement. Un os de ma mâchoire sort par ma bouche et nous nous demandions si tous les os de ma tête n'allaient pas sortir par le même endroit.