Ah! les semaines qui suivirent! Je sentais ma mâchoire en travail qui se désagrégeait seconde par seconde comme le temps se désagrège et avec cette assurance égale que donnent les grandes forces. Voilà ce que je croyais sentir. Lorsque mon sang avait un peu plus de vie, alors qu'un peu de calme semblait me revenir, cela accélérait encore la vitesse du mal. C'est une marche vers la mort. Dieu parfois la rend agréable et rapide, mais c'est afin de mieux nous tromper, pour que nous arrivions plus tôt à sa fin. Et j'étais un pauvre enfant plié. Je m'asseyais sur ma chaise, je me couchais dans mon lit, j'étendais mes bras en croix, comme l'autre, qui avait tant souffert, et je n'aurais pas voulu souffrir, et je n'aurais pas voulu mourir.
Les actions de la vie me semblaient superflues. Ah! c'est la fin de l'été et c'est un peu l'automne, et il y a un beau soleil dans le ciel bleu. Que m'importaient ces choses! Et que m'importaient le travail, les paroles et les visites au médecin! Mes idées habitent deux trous de ma joue auprès des os de ma mâchoire, dans un pays où l'on ne vit plus qu'une vie maigre et pourrie. Le monde est malsain, les médecins ne savent pas guérir les malades et le travail et les paroles sont superflus, puisque l'on doit mourir.
Ma pauvre maman me prenait la main et m'entraînait. Il faut une grande persistance dans nos espoirs et suivre courageusement le Destin où il nous conduit. Le Destin nous conduisait encore au cabinet du médecin. Maman le suivait, égale et forte comme les forces qui nous poussaient et le suivait jusqu'au bout en me traînant par la main. Je m'en allais avec des petits pas de laine et la tête baissée, et je sentais en moi toutes les défaillances d'un vaincu: «Aie du courage, mon petit enfant. Les médecins qui nous enlèvent nos os ne nous font pas souffrir longtemps. Et puis, je t'achèterai des biscuits. Tu les mangeras avec du vin, et tu sais qu'ils sont bons comme des bonbons et qu'ils fortifient le cœur des enfants malades.»
Une autre fois, elle me dit: «Si tu es bien sage et que tu ne cries pas, je t'achèterai un crayon rouge et bleu.» Un crayon rouge et bleu, je voulais le gagner, parce qu'il sert à composer de beaux dessins. Ce jour-là, le médecin aurait pu m'enlever bien des os sans me faire crier. Un crayon rouge et bleu possède une grande puissance à cause de ses deux couleurs éclatantes qui rappellent l'uniforme des soldats. Je le voyais devant mes yeux et doué d'une grande beauté. Il faut souffrir pour le posséder, mais la possession en est si bonne qu'il semble qu'ensuite on ne pourra plus mourir.
Le médecin dut faire un voyage à Paris. Avant de partir, il nous dit: «Je vais emporter un des petits os que nous avons arrachés, pour le montrer à l'un de mes anciens professeurs.» Et quand il revint, voici ce qu'il nous apprit: «C'est bien une carie d'os, comme je vous l'avais dit. Il aurait fallu pratiquer une opération et gratter la partie malade, mais nous ne le pouvons plus maintenant, à cause de la faiblesse de cet enfant. Laissons, et le mal s'en ira seul.»
Nous laissâmes. La résignation des pauvres gens s'étend sous le ciel comme une bête blessée et regarde doucement les choses dont elle ne peut point jouir.
Auprès du médecin, mon mal s'accrut, parce que c'était dans ma destinée. Il aurait fallu une opération chirurgicale, mais nous n'en voulions à personne, en pensant que nous étions de pauvres gens. Les ouvriers savent que la vie est pénible, puisqu'il faut travailler chaque jour, et les maladies leur montrent qu'elle est plus pénible encore puisqu'on ne conserve pas toujours cette vie pour laquelle on a travaillé. Les médecins sont riches et leur fortune les éloigne de nous. Ils passent en voiture, leur regard s'arrête à peine sur nos humbles maisons et leur esprit les considère un instant, puis s'en va. Nous restons penchés sur nos besognes et nous acceptons les lois naturelles: le travail, les maux et la richesse. Nous disons simplement: Nous n'avons pas de chance. Et c'est la formule dernière de nos cerveaux, grâce à laquelle nous pourrions vivre dans le malheur éternel.
Il arriva que le dernier morceau d'os sortit de ma mâchoire. Je fus guéri, et nous en étions étonnés.