Il y avait encore l'école. L'école contient des jeux, des classes et des récompenses. M. Chevrier, l'instituteur, nous prépare au certificat d'études primaires. La vieille renommée de science qui fut toujours celle de notre école va s'accroissant sous sa direction. M. Chevrier a cinquante ans, avec une grande propreté, une grande fermeté de caractère et des connaissances fixes. Toutes ces qualités sont nécessaires. Cinquante ans, c'est du respect. Une grande propreté, c'est un bon exemple. Une grande fermeté de caractère, c'est de la crainte. Des connaissances fixes pénètrent les cerveaux et s'y installent avec précision, chacune en son endroit spécial, et toutes sont bien ordonnées. Vanité des vanités, on rencontre des personnes qui savent mille choses grâce auxquelles elles brillent dans les conversations, mais il vaudrait mieux pour elles savoir simplement quelques faits et connaître quelques dates, parce qu'alors elles brilleraient dans les examens. Voilà ce que pensait M. Chevrier.

Nous allons à l'école avant les autres, à sept heures du matin, et nous en sortons à six heures du soir. Les dictées, les problèmes, les leçons d'histoire, de géographie et les exercices de lecture se suivent et se complètent. J'ai cru, dans ce temps-là, que la science n'était pas agréable. Les dictées, prises dans les bons endroits, contenaient les fautes qu'il faut éviter et les mots qu'il faut connaître. Elles traitaient les graves questions de morale et d'économie politique qui intéressent l'homme et la société. Mais nos cerveaux de douze ans n'étaient pas des cerveaux d'hommes et ne pouvaient pas comprendre la société, c'est pourquoi les lois de la morale et de l'économie politique nous semblaient ennuyeuses comme les dictées que l'on subit. La vie est bien claire, les enfants jouent, les hommes travaillent, et nous ne voyons pas la morale et l'économie politique se mêler à leurs actions. Sciences humaines, a priori, vous ne m'avez rien appris.

L'histoire de France, c'est Charlemagne, auquel succède Louis le Débonnaire en telle année, auquel succèdent en telle autre année ses trois fils, Louis le Germanique, Lothaire et Charles le Chauve. Ce sont des dates et des noms qui entrent dans la tête et qui ressemblent à la racine carrée d'un nombre ou aux affluents de gauche de la Garonne. Les lectures parlent des mœurs des castors, de l'oisiveté qui ronge l'homme comme la rouille ronge le fer, et du petit Jean qui cause avec le vieux Thomas sur les bienfaits de la Troisième République. Nous avons appris que le grand-père du riche châtelain était serf au temps des seigneurs, et cela prouve qu'en notre siècle on peut arriver à la fortune et aux honneurs par le moyen du travail et de la probité.

Certificat d'études, je me souviens des dimanches où nous ne vous préparions pas. Beaux dimanches de rêverie, de promenades et de lecture, c'est pendant ces dimanches que s'est formée mon âme. Rêver à mille choses par la fenêtre ouverte de ma petite chambre et regarder le ciel et les fleurs et la prairie! Mes chers dimanches que j'ai dits, je me sentais vivre en vous! Aujourd'hui c'est un jour sans dictées, sans problèmes, sans histoire et sans géographie. Mon cerveau est à moi et je m'en sers à ma guise pour me donner du bonheur. Mes sens sont à moi et je les sens vivre et je les entraîne là où les conduit mon cerveau. Souvent, mon cerveau les conduisait dans de beaux voyages que l'on trouvait dans les livres. Robinson Crusoé, quand vous étiez marin et quand vous fîtes naufrage, c'était beau comme une belle aventure. Et l'île déserte, ô Robinson Crusoé, je la revois avec sa mélancolie, votre cabane, le ciel et les rivages! Vous deviez être bienheureux, Robinson Crusoé! Je ne comprenais pas votre philosophie et votre résignation. Je n'étais pas du même avis que votre perroquet lorsqu'il disait: Robinson, mon pauvre Robinson! Vous deviez être bien heureux, Robinson Crusoé! Et maintenant je suis triste parce que vous n'avez jamais existé. Vous étiez si bon et votre île était si belle que j'aurais bien voulu vous connaître tous les deux. Dormez en paix, Robinson Crusoé, loin de ce monde où vous n'avez pas vécu. Vous êtes un beau songe comme ceux des enfants de douze ans, et vous ressemblez aux songes d'un bonheur auquel je n'ai jamais goûté.

Il y avait d'autres livres encore. Il y avait des livres d'Histoire, car l'Histoire des bons livres raconte les guerres et les aventures des hommes. Elle n'est pas comme l'Histoire de l'école qui est maigre, avec des dates, des traités et des successions, mais elle montre les gestes de la France qui font du bruit et ses habits de soldats qui plaisent aux enfants. Je lisais des récits de voyage. J'ai bien connu Bougainville, La Pérouse et M. le bailli de Suffren. Les îles et les continents contiennent des aventures où l'on est fort et victorieux et d'où l'on revient plein de gloire. Le roi de France vous accueille et vous nomme amiral et chevalier de Saint-Louis. Je pensais déjà au plaisir qu'en aurait maman. Il y avait un récit dans lequel un mousse breton revient avec le grade d'officier, et sa mère a du mal à reconnaître Yvonnet dans ce beau marin bronzé par le soleil d'Afrique.

Et voici comment était le monde à l'époque de mes douze ans. Le monde palpitait et brillait. J'étais tout neuf avec mes ailes. Je n'ai jamais vu d'ombre sur les choses, car les choses de la vie sont comme les choses de notre âme, brillantes et qui palpitent. Mon expérience était petite, si petite que j'en souris parce qu'alors je la croyais grande. Mes livres l'avaient formée à leur image: les livres de voyages lui disaient qu'il faut être marin, les livres d'histoire qu'il faut être au moins général, et tous qu'il faut avoir un uniforme afin de battre les Nations. Je voyais rouge comme un soldat et j'aurais bien voulu que la terre fût bouleversée, pour montrer ma valeur et pour établir ma puissance.

Mais il était bien drôle que ce beau guerrier eût peur à coucher seul et qu'il eût encore besoin de sa mère.

Maman, c'est à douze ans que j'ai commencé à te comprendre. Je t'ai comprise ainsi que j'ai compris notre petite ville et notre maison, c'est-à-dire avec beaucoup d'idées intéressées, mais aussi avec quelques idées indépendantes. C'est à douze ans que j'ai commencé à te voir.

Maman, tu es toute petite, tu portes un bonnet blanc, un corsage noir et un tablier bleu. Tu marches dans notre maison, tu ranges le ménage, tu fais la cuisine et tu es maman. Tu te lèves le matin pour balayer, et puis tu prépares la soupe, et puis tu viens m'éveiller. J'entends tes pas sur les marches de l'escalier. C'est le jour qui arrive avec l'école, et je ne suis pas bien content. Mais tu ouvres la porte, c'est maman qui vient avec du courage et de la bonté. Tu m'embrasses, et je passe les bras autour de ton cou et je t'embrasse. C'était le jour qu'accompagnait l'école, maintenant c'est le jour que tu accompagnes. Tu es une bonne divinité qui chasse la paresse. Tu entr'ouvres la fenêtre, et l'air et le soleil c'est toi, et tu es encore le matin et le travail. Tu es, ici, à la source de mes actions, et tes gestes me donnent mes premières pensées et ta tendresse me donne mon premier bonheur.

Maman, j'ai douze ans et je commence à te comprendre. Je te distingue des autres mères comme je distingue ma maison des autres maisons. Tu devins une femme particulière dont je connus les habitudes et alors je m'aperçus que tu étais meilleure que les autres femmes. Maman, tu es travailleuse. Le travail de mon père est celui qui nous donne la vie et ton travail consiste à l'ordonner. Le bruit de ta besogne est le bruit du temps qui passe chaque jour avec des repas, du travail et du repos. Tu veux que rien ne manque, et tout ton corps, et tes mains et tes yeux et tes jambes s'occupent à ce soin et je sens que tu en as fait les serviteurs de notre vie et les ordonnateurs de notre joie. Il y a la vaisselle, il y a le ménage, il y a la cuisine. Il y a le puits plein d'eau que tu puises, il y a le balai et la lessive. Il y a les commissions chez l'épicier, chez le boucher et chez tous les marchands. Il y a le raccommodage et la confection. Ce sont des travaux simples qui s'étendent devant ta vie et que tu accomplis sans cesse. Après chacun d'eux, tu regardes le suivant et tu pars où il te conduit, docile et calme. Tu franchis le temps et tu n'as jamais les mains vides.