Et je te vois, maman. Je te vois avec ton front de bonne femme qui renferme quelques idées, avec tes yeux de ménagère qui ne regardent pas plus loin que la maison, et avec tes lèvres de mère mobiles et douces. Je te vois avec tes joues tendres où mes baisers s'enfoncent. Je vois tes mains un peu rugueuses que la vie a frottées avec tous ses travaux. Et ton bonnet entoure ton visage et limite son contour comme tes sentiments entourent ta vie et limitent ses actions. Le soir, tu te fais un peu plus belle, et tu prends un bonnet gaufré. Je préfère celui qui est orné d'un ruban de velours noir. Tu es assise, tu es bien propre, tu fais partie de la chambre, et comme elle, on dirait que tu reluis. C'est comme cela que je t'aime. Tu n'es pas belle comme une femme, puisque tu es maman.

Maman, lorsque tu es assise à la fenêtre, tu couds et tu penses. Je sais bien à quoi tu penses. Tes pensées ressemblent à une allée de vieux tilleuls où c'est toujours plein d'ombre, et tu t'y promènes en respirant. Tu t'y promènes parce que le jour est gris, parce que ton âme est calme et parce qu'une âme calme n'aime pas les changements. Tu penses à la chemise que tu couds, à un gilet, à un pantalon ou à la soupe du soir. Tu te dis: Il va falloir à cinq heures que je coupe mon oseille pour faire de la soupe à l'oseille. Tu écoutes mon père qui fait des sabots et tu causes parce que causer fait du bien. La rue entre dans ta pensée avec ses poules et ses passants. Les poules tiennent compagnie aux solitaires et les passants leur donnent des émotions. Tu penses à hier, à aujourd'hui, à demain, au temps qui marche et qui traverse les événements sans qu'on s'y attende.

Mais surtout tu penses à moi. Tes autres pensées sont les pensées de toutes les femmes qui continuent à vivre, sans savoir pourquoi, simplement parce qu'elles ont commencé. Lorsque tu penses à moi, maman, ta vie est une chose nécessaire. Tu veux vivre, non pas tant pour me voir grandir que pour m'aider à cela. Ton cœur est plein de forces et tu veux toutes les employer. Ton cœur est beau comme un monastère où tous les moines à genoux s'unissent pour envoyer à Dieu chacun sa pensée et pour lui faire entendre qu'il est le bien-aimé chez les hommes. Tu m'aimes comme la fin de toutes choses. C'est un dépôt que la nature t'avait confié et elle t'a dit: Femme, je t'ai donné un fils auquel tu apprendras mes lois, je l'ai déposé dans ton sein parce que je suis bonne et pour que tu lui apprennes à me connaître. Alors, maman, tu n'es plus une simple femme qui coud et qui pense, tu es la mère d'un enfant de douze ans, tu te recueilles et tu travailles pour l'Humanité, toi qui prépares un homme.


CHAPITRE CINQUIÈME

Mais, douze ans, parfois l'Avenir les guette et s'en empare. L'Avenir est un vieil homme qui nous regarde et un très vieil homme qui sait nous regarder selon nos désirs. L'Avenir a deux faces. Avec sa face d'expérience, pour regarder nos mères, il se fait riant et sérieux à la fois, et puis il est impérieux: moi, je suis l'Avenir, et il faut compter avec moi. Avec sa vieille face, pour nous regarder, il se fait enfantin. Des clochettes à son chapeau, dig din don, c'est le bonhomme Avenir qui vient voir ses enfants et qui les conduira dans son pays. Il est notre protecteur et notre camarade. Il a la confiance de nos mères, et nous qu'il a charmés, il nous prend par la main sur la grand'route et nous conduit là-bas. Là-bas, vieil Avenir, j'ai cru que c'était le Bonheur. Maintenant, je te connais bien, c'est toi qui nous entraînes et qui nous empêches de goûter l'instant.

L'Avenir a pris des habits solides qui inspiraient confiance et au milieu desquels il garda un visage massif comme les personnes dont c'est métier de donner des conseils. Il entretint maman.

—Madame, vous avez un garçon de douze ans. Je le connais, puisqu'il est le premier à l'école. Mon métier, à moi, consiste en cette connaissance des enfants, et il consiste encore à les trier et à les diriger où il le faut. J'ai mis votre enfant à la tête des autres parce qu'il est intelligent, et je l'ai mis un peu en dehors à cause de sa petite taille et à cause de son visage. Vous savez, madame, que les hommes ordinaires, la vie les juge à leur visage, et c'est pourquoi vous ne devez pas laisser votre enfant parmi les hommes ordinaires. Vous vous dites que ceux qui sont faibles peuvent être cordonniers ou garçons coiffeurs, mais cordonnier c'est malsain, et garçon coiffeur il y a des jours où c'est fatigant. Et puis être défiguré... Madame, il faut s'y prendre de bonne heure. Je suis comme l'instituteur qui enseigne que l'Etat offre des bourses dans les lycées aux enfants comme le vôtre. C'est un bienfait, madame, dont vous allez profiter. Votre fils sera bachelier et les bacheliers, ce sont les médecins, les vétérinaires et les conducteurs des Ponts et Chaussées. La vie leur est bien douce, et quel bonheur d'avoir un métier qui remplace la fortune et qui donne tant de considération que l'on peut se passer d'être beau!

Maman pensait à ces paroles du vieil Avenir.