Ensuite l'Avenir vint me trouver. J'ai bien retenu sa physionomie parce que des rides s'y mêlaient, diversement passionnées comme mes espérances, et parce que son chapeau était un chapeau chinois à clochettes. L'Avenir n'était pas un seul homme, car il ressemblait à plusieurs personnes que je connaissais. Ses rides étaient multiples comme ses clochettes, et chacune avait sa forme, chacune avait son tintement. Tu marches, tu viens à moi, tu t'arrêtes. Je regarde ton visage qui s'anime, j'entends les clochettes de ton chapeau. Tu es beau comme un spectacle, et c'est celui de mes rêves qui défilent. Tu fronces les rides de ton front pour être grave, tu me regardes jusqu'au fond de mes sentiments, alors tu ressembles au médecin, tu es riche et savant. Tu te fais une patte d'oie autour des yeux, tu diminues tes lèvres et tu rentres tes joues afin d'être un notaire, et puis tu t'asseois dans ton cabinet pour que viennent t'y trouver les intérêts de tes concitoyens. Tu prends de gros souliers, de grosses joues et un gros sang rouge, tu marches vite pour ressembler au conducteur des Ponts et Chaussées, et parfois tu regardes dans des instruments. Tu ne me plaisais pas beaucoup dans ce cas-là. Mais tu t'avançais avec un sabre et des bottes, tu étais rouge et bleu, tu faisais tinter toutes tes clochettes. C'est un officier qui s'avance au milieu des éléments. Il brille plus que le monde, il fait du bruit comme les gros animaux dont les mouvements font plus de bruit que ceux de cent petits animaux: Hola! C'est moi qui suis le capitaine de hussards, fils du notaire. C'est moi qui suis Bougainville, La Pérouse et Monsieur le bailli de Suffren. Les îles, les vaisseaux et la guerre m'entourent, que l'on bombarde, que l'on commande et que l'on aime parce qu'ils sont pleins de gloire. Viens au collège où je t'attends et d'où je rayonne avec toutes les formes qui t'ont plu. Viens, c'est moi qui suis le bon Avenir, celui qu'on trouve aux écoles militaires et qui plaît aux hommes parce qu'il est riche et doré. Je suivais cet Avenir et je voyais encore plus loin que ses paroles.
Voici pourquoi je subis le concours pour l'obtention des bourses dans les lycées et collèges.
La rentrée! Au mois d'octobre, pour les nouveaux collégiens, la rentrée est pleine de nouveautés, et puis elle est le commencement de l'Avenir. Je suis avec maman dans le train qui nous conduit au lycée. Des champs, des gares et des villages s'en vont derrière moi bien vite et la Ville s'avance, la bonne Ville-au-lycée, devant laquelle s'enfuient les champs, les gares et les villages. Mais mon cœur va bien plus vite encore, puisqu'il est arrivé déjà. Je vois la Ville et le lycée, non pas comme des choses en pierre, mais comme des personnes accueillantes qui ressemblent l'une au sous-préfet, l'autre au proviseur. Ma bonne maman, j'étais heureux parce que j'allais te quitter. Au coin du feu, ma vie s'était ennuyée, mes rêves avaient bouilli, et maintenant, mes rêves entraînaient ma vie dans l'espace. Ma bonne maman, j'avais douze ans, je connaissais quelques circonstances et je me croyais expérimenté. Moi, assis à ton côté, je pense que ce soir, lorsque tu m'auras quitté, je serai mon maître avec une bourse, avec des idées et des gestes qui seront à moi, puisque personne ne les surveillera. Je pense à mes camarades, aux récréations et aux promenades pendant lesquelles on joue à des jeux de lycée qui sont plus savants et plus beaux que ceux de l'école. Je pense aux professeurs qui enseignent des sciences, grâces auxquelles on est intelligent et distingué. Je pense à tout ce que je ne connais pas et que j'espère. Toi, tu es le passé, tu représentes le vieux champ borné que j'ai parcouru, moi je vais à l'Avenir. Je vais à l'Avenir, comme on part à douze ans, avec trois sous dans son bagage et parce qu'on croit le monde pavé d'or.
Toi, maman, tu penses aussi. Le train court vers la ville et fait courir ton imagination dans ta tête. Elle laisse derrière elle les champs, les gares et les villages; elle n'est plus à mon côté, car notre imagination devance la douleur. Pendant que mon âme habite le lycée où nous allons, ton âme habite la maison que j'ai quittée. Tu sens que les murs seront davantage des murs, que les chaises ne seront plus que des chaises et que le lit où je couchais s'étendra, vaste et vide comme une âme en peine. Tu sens que ta vie se heurtera aux murs et s'ennuiera sur les chaises parce que le lit est vide et parce que les choses sont des êtres qui se répondent. Les murs te diront: Vois, nous sommes nus. Les chaises te diront: C'est ici qu'il s'asseyait et qu'il lisait un livre, car il était un bon petit enfant studieux. Le lit dira: Je suis inutile comme un mort. Moi, je serai tout seul au lycée. Je serai mon maître avec une bourse, des idées et des gestes que tu ne pourras pas surveiller. Les enfants ne savent pas être des camarades et leurs jeux sont durs comme des combats. Et puis, mon petit, les jeux sont bons, mais l'amour d'une mère est bien meilleur, lui qui vous couvre les épaules et qui vous tient chaud à tous les instants. Les jeux c'est du plaisir, mais l'amour d'une mère c'est du bonheur. Certes, il est beau que le fils d'un sabotier s'instruise au lycée. Il ne fera pas un sabotier comme son père, dont les sabots sont pleins de peine. Mais pourquoi faut-il qu'il nous quitte! Voici l'Avenir qui commence, mais le Passé valait bien mieux. Tu penses à tout ce qui était et qui ne sera plus. Tu penses à tout ce qui sera et tu t'en défies. Un lycée, c'est une maison de confiance, mais il ne faut se confier qu'à soi-même. Je suis un enfant de douze ans qui s'en va seul, avec trois sous dans son bagage, pour un monde difficile où il faut que l'expérience soit riche comme un tonneau d'or.
C'était un grand lycée de pierre où j'ai beaucoup souffert. Les pierres des lycées neufs sont froides et les lycées neufs sont pleins de pierres. Une galerie faisait le tour de chaque étage, dont les dalles sonnaient sous nos talons comme des pierres qui parlent. Parfois, il n'y avait pas de pierres, mais c'est qu'alors il y avait des fenêtres. Les fenêtres étaient grandes, pleines d'air et pleines de vent. Fenêtres des lycées, vous vous ouvrez sur des cours, vous êtes grandes et vides, avec deux ou trois petits arbres et vous êtes grandes et vides comme un désert. Vous êtes trop claires encore, et nous n'avons pas besoin de cette clarté dans nos salles parce qu'elle nous montre trop bien le silence, les livres et la discipline. Mais les dortoirs! Les dortoirs étaient cirés et rangés et froids. Trois rangs de lits égaux, des fenêtres égales et des lavabos à cuvette se tenaient raides et durs en un alignement qui faisait deviner la règle. Le sommeil qu'on y dort est un sommeil ordonné, sous l'œil d'un pion, et qui ne ressemble pas à l'Ange du sommeil qui prend les âmes et les porte en des pays. Le sommeil du dortoir nous laisse au lycée pour nous y reposer avec méthode.
Un enfant vient de quitter sa mère le jour de la rentrée. C'est une porte qui claque brutalement alors que c'est une mère qui s'en va. Je souris, parce que la porte s'ouvrait sur l'avenir, maman était triste parce que la porte se fermait sur le passé. Je souris, j'avance avec mon cœur, l'air est plus doux et vient en moi, et vient jusqu'en mon cœur. La soirée d'automne suspendait une atmosphère au-dessus des cours, à laquelle le ciel bleu semblait mêlé, puis, baignant les bâtiments monumentaux qui nous entouraient, s'exhalait religieuse et haute. Je n'ai jamais vu tant d'orgueil et tant de bonheur en moi. Oui, ces bâtiments je vais les habiter ainsi qu'un palais, moi le fils d'un sabotier, et je connaîtrai toute la science qu'ils contiennent. Deux ou trois élèves étaient rentrés. Des anciens. On accueille un nouveau sans moquerie et sans curiosité, avec le bon désir de s'habituer à un camarade. Ils causèrent. Les camarades dont ils parlaient, je gardais leurs noms, à force d'attention, et je les mettais dans mon cerveau pour commencer à vivre au milieu d'eux. Ils parlaient de leurs classes. Il y avait des noms, rhétorique et philosophie, dont je ne comprenais pas le sens et qui semblaient enfermer un enseignement si élevé que je n'osais pas même en rêver. Un élève dit qu'il passerait son baccalauréat ès-sciences l'année suivante. Je le contemplai comme un grand homme. Un pion nous surveillait. Je le regardais à la dérobée, pensant qu'il était professeur, pour voir comment est faite la physionomie d'un savant. Que la soirée fut courte! Tous les hommes, toutes les choses et toutes les paroles entraient dans mon cœur comme un sentiment. Puis nous mangeâmes, puis nous allâmes au dortoir, et la nuit fut bien longue qui me séparait du lendemain où je devais vivre un jour désiré.
Le lendemain me donna son spectacle et me plut ainsi que toute nouveauté plaît aux enfants. Le matin, la messe du Saint-Esprit nous réunit dans la chapelle du lycée, avec les professeurs en redingote noire, et qui avaient l'air graves et distingués comme leur redingote même. Puis il y eut une récréation pendant laquelle je me mêlai à quelques-uns de ceux que j'avais connus la veille. Promenades en rond, conversations à souvenirs des anciens, et nouvelle existence à laquelle on essaie de plier ses goûts! Il y eut le repas dans un grand réfectoire en marbre, et l'on nous donnait de la soupe, de la viande et des légumes. Le soir, il y eut la classe. C'est pour la classe que je suis venu ici, et je m'assieds au milieu des autres, avide et curieux. Le professeur portait une grande barbe noire comme on n'en porte pas dans nos pays, parce qu'elle montre qu'on est sérieux et instruit. Il nous dicta une dictée pour connaître nos capacités. Les compositions sont trop impressionnantes, et moi qui avais toujours zéro faute, la classe, le professeur, la composition me troublèrent jusqu'au fond de mes facultés et me firent commettre huit fautes. Lorsque, plus tard, j'appris cela, et que je fus classé le treizième, j'en conclus que toute composition du lycée est plus difficile et toute science plus élevée que les compositions et les sciences de l'école. Mais être treizième porte bonheur parce que cela donne envie de gagner douze places.
Le surlendemain ma vie commença. Nos enthousiasmes s'éteignent et vont à l'eau et s'y plongent et la sentent autour de leur bouche pour noyer leur voix. Le surlendemain, après avoir assisté aux classes, je vis bien ce qu'étaient les classes avec leur science froide qui tombe. Je vis les récréations où des enfants causent, puis ne causent plus, parce que les enfants ne savent pas causer longtemps. Je vis les récréations où la promenade autour des murs, des bâtiments et palissades continue le soir après avoir commencé le matin, triste comme une vieille femme noire qui fut une jeune femme blanche. Je vis les études, le pion à son pupitre, les bancs, les tables, les livres et la loi qui nous rappelle le travail et la discipline. Oh! les livres et la science! Auprès de ma mère ils s'asseyaient et ils n'étaient pas loin d'être mes frères parce que mon cœur était attendri et qu'il aimait toute chose. Le pion dit: Travaillez donc, un tel! Et c'est un ordre implacable qui nous apprend que personne ici ne nous aime et que le travail est dur puisqu'on a besoin de nous l'imposer. Je vis cela dès le surlendemain de la rentrée.
Puis je connus la solitude, toute la solitude des enfants. Avez-vous connu la solitude à douze ans? C'est une pauvre solitude qui grelotte et s'asseoit parmi les autres solitudes. Les solitudes de douze ans ne s'unissent pas entre elles, car elles sont faibles et n'aiment pas le bruit. Si l'on s'unit, c'est lorsqu'on lutte et non pas lorsqu'on souffre. Les classes s'unissent aux récréations et s'unissent aux études, elles qui nous combattent afin de secouer nos pauvres solitudes. Elles se dressent, parlent et nous emmènent. Les classes sont méthodiques et je les écoute, mais il faut être joyeux pour aimer ce que l'on écoute.
Il y a surtout l'étude. Je n'oublierai jamais les études du lycée. Non, ce ne sont pas les livres qui font souffrir. La science est trop froide pour être bonne ou mauvaise, mais nous pourrions nous y intéresser. C'est le pion qui fait souffrir. On dit que la discipline des lycées est paternelle: le pion c'est la discipline, et le pion n'est pas notre père. Le pion ce sont des yeux froids qui nous surveillent et une voix raide qui nous rappelle à l'ordre. Le pion c'est le règlement, c'est la nécessité, c'est la loi, c'est la main qui nous empoigne. J'ai douze ans, j'ai besoin d'amour et vous me donnez un pion. A toute ma fantaisie, à mon âme et à mon cœur vous donnez un pion. Je suis faible, mais un pion ne me soutiendra pas puisqu'il n'y a que l'amour qui soutienne un enfant. Un pion c'est comme un adjudant qui peut nous haïr mais qui ne peut pas nous aimer. Vous me faites étudier mes leçons sous l'œil de cet homme: ma vie est triste, les leçons sont froides et cet homme est mon ennemi; alors les leçons, qui étaient déjà froides, deviennent tristes et je les hais comme ma vie et comme le pion.