Il y a trois jours, l'atmosphère du lycée était bleue lorsque j'entrai dans la cour; et les trois jours ont passé. Le premier était bleu comme une fête et comme la première communion, et j'étais blanc dans le jour bleu. Le second était sérieux et toujours bleu, comme une draperie bleu-sombre que l'on tend au passage d'un cortège. Et le troisième jour il y eut tant de vent que la draperie s'envola. Les trois jours sont trois frères, et le premier rit, et le second regarde, et le troisième pleure. Elle a fini ma joie d'un jour, dans un lycée, auprès d'un pion, entre quatre murailles qui bornent la classe, qui bornent la cour et qui bornent mon rêve.

J'habite un beau lycée. Les habitants de la ville sont orgueilleux de leur gare et de l'avenue de la gare qui conduit au lycée, mais du lycée même ils sont plus orgueilleux encore. On dirait un palais parce qu'il est immense, parce qu'il a treize paratonnerres. Sa façade est précédée d'une grille et d'une cour dans laquelle deux rangs de caisses de lauriers font la haie et conduisent les visiteurs sur le seuil et sous un drapeau. La cour d'honneur est sablée et ne sert que dans les grandes circonstances, comme un riche et comme un homme plein d'honneur... C'est un beau lycée avec de grands couloirs, de grandes salles, de grandes cours. Maman disait: J'espère que tu seras fier d'habiter là-dedans. Il y a un concierge et toute une domesticité, car nous sommes ici pour étudier. Les hommes d'études n'ont pas le temps de s'occuper de la vie matérielle et puis, comme l'étude enrichit, ils n'en auront jamais le besoin. Maman disait: Tu seras servi comme un bourgeois.

Oui, j'étais servi comme un bourgeois, parmi les fils des bourgeois, et dans un lycée où l'on enseigne toute chose, cela m'apprit à être servi. Mais, lycée monumental et votre orgueil, combien vous étiez petit à côté de mon ennui! Vous auriez bien voulu m'attendre lorsque vous gonfliez vos couloirs, vos classes et vos titres, comme la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf. Vous dressiez vos treize paratonnerres et votre fronton et vous disiez: Vois comme j'ai l'air riche. Et dans vos cours on sentait que vous auriez bien voulu nous amuser. O lycée! je ne pense pas que vous étiez un mauvais lycée et vous auriez désiré me prendre et me guider avec votre lumière: Tu seras bachelier, tu seras un beau jeune homme qui connaîtra les belles manières et qui brillera de tout mon éclat. Vous changiez vos paroles tous les matins et vous les habilliez comme des soldats, comme des médecins, comme des notaires et comme des bacheliers. O lycée, que vous perdiez vos paroles. J'ai douze ans. Vous connaissez les sciences, mais vous ne connaissez pas les enfants de douze ans. Vous ne savez pas, lycée froid, que je suis frileux. Vous m'enseignez tout ce qu'il faut pour avoir un bel avenir, mais vous ne savez pas que la souffrance est sacrée, vous qui me faites souffrir au nom de l'Avenir! Vous m'avez cru sur parole lorsque je vous ai appelé et vous vîntes, lorsque j'appelais mon rêve, avec vos bottes de sept lieues. Vous ressembliez à l'ogre et je vous avais pris pour un chevalier! Vous vouliez bien nous lâcher un jour, mais vous vouliez nous garder sept ans auprès de vous.

O lycée, votre souvenir est à la tête de mes mauvais souvenirs, et lorsque j'en remue les cendres, je les trouve encore chaudes de votre ennui. Il est un autre coin de mes idées que vous avez atteint, là où devaient être les premières ferveurs et l'activité, mais une ombre les couvre, qui est la vôtre, et qui m'a marqué dès l'origine pour l'ennui et pour la douleur passive. O lycée, mes bons moments sont ceux où je vous quittais!

Je vous quittais pour aller penser à maman. N'ai-je pas dit que vous vouliez me retenir par vos rêves, par votre luxe et par votre mouvement? Mais je vous quitte. Il y a huit jours, j'étais encore chez moi, à six heures du matin, comme un enfant dans son lit, au fond du duvet, au fond du sommeil. A huit heures, maman m'éveillait avec des douceurs. Et puis il y avait la soupe épaisse et bonne qui nous ressemblait un peu et de laquelle nous approchions, le cœur ouvert, parce que nous la connaissions. Je me rappelle que le dimanche était plus beau et que maman faisait un chocolat qui semblait une soupe endimanchée. Ensuite la journée, ayant ainsi commencé, devenait notre amie. Les journées de douze ans, auprès de notre mère, ouatées dès l'aube, se poursuivent et sont tendres, avec une soupe chaude et des sentiments protecteurs. Il le faut pour notre bonheur.

Il y a huit jours, j'étais encore chez moi, à six heures du matin, comme un enfant dans son lit, au fond du duvet, au fond du sommeil. Vous m'avez pris sur ma couche, vous m'avez porté dans vos dortoirs et vous m'avez enlevé toutes les tendresses nécessaires. Vous m'éveillez au son du tambour, avec vos baguettes. Pan, pan, pan! et le tambour n'étant pas assez brutal, le pion tape dans ses mains et nous arrache de nos draps. Pauvres levers de douze ans, qu'ils sont tristes alors que le matin nous éveille avec ses baguettes! Nous sortons de nous-mêmes et nous voyons le dortoir, son eau froide et la journée qui commence au son du tambour. Les matins du lycée nous enlèvent un peu de bonheur qui venait du sommeil et nous donnent à l'avance tout l'ennui que produira la journée.

Je me lève, je m'habille, je me lave et je pense à tout ce qui me manque. Je sens mes douze ans au fond de moi-même et je les entends parler. Ce sont deux petits enfants qui crient. L'un se plaint et l'autre appelle. Le premier dit: C'est le pion qui me pressure et qui sur moi met ses deux poings, c'est l'étude et c'est la classe qui sont froides et qui viennent à moi comme du vent. Le second s'enferme au fond de mon cœur, loin du pion et loin du vent. Il est si délicat, il savait sentir l'amour de sa mère, et c'est pourquoi il souffre tant de la souffrance. Lorsque j'entrai au lycée, le premier me conduisait à l'avenir et maintenant le second me ramène au passé. Petit cœur au fond de mon cœur, où il fait chaud, je le sens et il revit tous mes anciens sentiments.

Maman est une bonne femme, à petits pas, qui porte un tablier et des jupes, qui travaille et qui marche dans sa maison. Je voudrais bien que vous connaissiez son visage où sont deux yeux qui m'aiment, des lèvres qui me baisent, des joues pour mes lèvres et un front qui pense à moi. Cela, je le sens. Je ne te vois pas avec ton apparence matérielle, mais je te sens avec tes qualités. Tu es belle comme le souvenir d'une belle existence, alors qu'on avait une chambre et un foyer, et tu me réchauffes encore. Je pense à toi pour occuper ma pensée quand je suis triste et si le pion gronde je me console de sa colère et de sa haine en disant: Oui, mais il y a maman qui m'aime. Sais-tu que tous les matins, je suis tes actions et j'imagine celles que je ferais à ton côté: Là maman trempe la soupe et si j'étais là-bas, je m'assoirais sur la petite chaise en attendant que la soupe soit trempée. Je pense à nos voisins et à mes anciens camarades d'école qui sont bien heureux parce qu'ils peuvent te voir chaque jour.

Nous sommes séparés pour longtemps. Il y a bien des vacances, mais il y a surtout sept années d'études qui s'allongent devant mes yeux et sont toutes grises le long des murs, parmi les pierres, avec l'immobilité de leur ennui. Où vont-elles, au fond du couloir, dans l'ombre que je ne connais pas, où vont-elles, les sept années qui m'éloignent de ma mère? Il faudrait bien qu'un cataclysme vînt bouleverser le temps. Je pense à tout ce qui peut se produire.

En vérité je vous le dis, il y eut un jour où le professeur nous avait lu «la Voulzie» par Hégésippe Moreau et nous avait appris que ce poète mourut à l'hôpital à vingt-huit ans. La Douleur et la Mort se regardent. Je pensai: Si je devenais malade et que je dusse mourir, je voudrais bien être poitrinaire et m'en retourner chez moi où je vivrais six mois encore auprès de maman. Et je voyais six mois longs comme l'éternité parce que chaque instant de maman comportait un bonheur infini. Il y avait d'autres choses en classe, comme un morceau de Chateaubriand qu'on appelle: «Le retour à la maison paternelle», et qui dit que la vie disperse les membres d'une famille: «Le chêne voit germer ses glands autour de lui, il n'en est pas ainsi des enfants des hommes.» Je sentais cette pensée comme un sentiment et parfois je me la répétais le long des cours pour bien la graver en moi et pour donner à mon malheur une portée universelle. Un autre morceau de Chateaubriand parle de l'Ecossais et dit qu'il meurt à l'étranger: «C'est une plante de la montagne, il faut que sa racine soit dans le rocher.» Je crus que je ne pourrais pas vivre au lycée: «Je suis une plante de la campagne, il faut que ma racine soit dans un champ.»