Retourner, oh! retourner auprès de toi! J'ai souffert et je n'en avais pas l'habitude, et j'ai tant souffert qu'il me semble que je t'aie quitté depuis longtemps. Ce sera «mon retour à la maison paternelle». Je viens de dire que les vacances n'avaient pas beaucoup d'importance, mais je me suis trompé puisqu'elles se passent à ton côté. Les vacances sont bonnes comme tout ce qui t'entoure. J'évoquais ton visage et tes baisers. Or, les vacances sont ton visage et tes baisers.

Un de mes camarades, sachant que je passais près de chez lui pour aller en vacances, dit: «Tu t'arrêteras à la maison et tu y resteras une demi-journée. Nous déjeunerons et nous mangerons de la charcuterie et des gâteaux.» Quoiqu'il fût un garçon riche et que je fusse curieux de connaître les salles à manger et les repas des riches, je n'acceptai pas son invitation. Je pensais à toi et je ne voulais pas m'enlever une minute de ta présence.


CHAPITRE SIXIÈME

Mais aujourd'hui j'ai quinze ans, et l'Avenir qui vint me trouver jadis est mon hôte. Nos quinze ans au lycée se calment parce qu'ils ont un peu la force des hommes et peuvent vivre au loin de l'appui maternel. C'est à quinze ans que l'on devrait quitter sa mère. On dit que le mauvais temps passe et qu'un enfant de douze ans, à cause de son imagination voyageuse, trouve le chemin du bonheur. Et l'on ne s'en inquiète pas, dans le monde. Si nos mères nous regardent, elles voient la souffrance, mais le monde n'en tient pas compte et parle de la nécessité de la souffrance; nous avons tous passé par là; c'est la vie. O philosophes, qu'avez-vous fait des trois dernières années de mon enfance! Vous leur avez construit un lycée que vous avez tapissé de vos principes: Mon enfant, c'est pour ton bien. Vous avez dit: Tu sacrifies le bonheur de ton enfance, mais cela ressemble à ton père lorsqu'il place de l'argent qui lui revient un jour avec des intérêts. O philosophes! l'Avenir ne m'a rendu ni le capital ni les intérêts. Jamais il ne les a rendus à personne. Les joies de notre enfance ont un goût qui demeure et une substance qui nourrit les hommes. Moi, qui en fus privé, me voici pâle, or il n'est pas de suralimentation du bonheur qui nous redonne le bonheur intégral et l'énergie que nous avons perdus.

J'ai vu des garçons qui, parmi nous, vinrent à quinze ans. Je connais leur existence des premiers jours et je vous dis qu'ils n'ont pas trop souffert de la solitude et du lycée. C'est qu'à quinze ans notre âme vigoureuse sait lutter avec des âmes camarades qui la fortifient, et notre âme résistante peut se heurter à l'âme du pion qui ne la blesse pas plus loin que la surface. Si l'on disait qu'à douze ans il faut s'habituer aux usages et connaître les sciences du lycée, ce serait mentir, puisque des garçons de quinze ans vinrent parmi nous, qui n'ont pas souffert de notre ennui et qui devinrent aussi bien que nous les premiers de la classe. Il faut dire encore que les enfants de quinze ans, moins mobiles que ceux de douze, ne sont pas autant gênés par les fardeaux de la discipline.

Pour moi la Destinée, tout autre, doua mes quinze ans de malheur et de passivité. Il y a l'habitude. Dirai-je que j'ai souffert? Les vieux forçats ne souffrent pas non plus. Ils travaillent depuis si longtemps qu'ils ne savent plus ce qu'est le repos, et ils ont tant marché qu'ils n'ont plus envie de courir. Je crois quand même avoir connu plus de joie qu'ils n'en connaissent, à cause de mon frère l'Avenir.

Je vis à côté de l'Avenir bien plus qu'à côté du présent. Mon frère l'Avenir est un frère jumeau qui serait vif et sérieux. Mon frère me prend le matin avec un regard très bon, alors je regarde mon frère au lieu de regarder le pion. Il fait les études assidues, il fait les classes attentives, il fait aussi le professeur bienveillant. Quand je suis le premier en composition, mon frère me dit: C'est comme cela que je t'aime, parce que tu te rapproches de moi. Soyez loué, mon frère. Vous étiez jadis un chapeau chinois à clochettes, pour me plaire car j'étais un enfant. Vous êtes maintenant mon frère l'Avenir, et je vous vois entre moi et les maux.

Vous faites le professeur bienveillant, mais je crois que vous faites aussi le pion plein de haine. Les ratés et les retardataires souhaitent que toute Destinée soit mauvaise, afin d'avoir des compagnons de malheur. Je sais que le malheur est sacré, je sais encore que les ratés et les retardataires sont d'anciens hommes innocents. Je voudrais baiser un forçat et lui dire: «Tu es sanctifié, je t'aime comme je t'eusse aimé quand tu étais un enfant. Je t'aime parce que toute la douleur humaine est tombée sur ta face et l'a défigurée.»