Mais comprendre le malheur n'empêche pas de détester le mal. Et puis les pions sont des forçats, mais sont des gardes-chiourme. D'ailleurs il y a des hommes si méchants qu'au fond de nous-mêmes une joie, immonde sans doute, tressaille et approuve la destinée: Tu es pion, mais tu l'as bien mérité.
Il en est un qui empoisonna mes quinze ans. Je vois cet homme jaune et chauve, avec sa calvitie vieillissant ses vingt-quatre ans comme un mauvais sentiment vieillit notre âme. Son nez substantiel et courbé, son menton, sa barbe jaune et son front semblaient des os et des poils comme ceux des bêtes inhumaines. Ses yeux, implacables et rigides, se posaient sur nous, pareils à du froid bleu, et ses grosses mains aux gros doigts, on les eût prises pour des poings. Je vois cet homme avec sa correction. Vêtu comme un homme civilisé, sans doute faisait-il l'admiration des garçons de café ou l'envie des jeunes filles et peut-être même disait-on: Monsieur un tel est toujours propre et il a l'air convenable.
J'aurais voulu que vous le vissiez au milieu de nous, là où ses vêtements élégants contrastaient avec sa méchanceté. Il avait essayé toutes sortes d'apprentissages et surtout celui de comédien. Les comédiens qui font des poses et qui ont le geste de toutes les circonstances humaines sont enviés par les ratés, car le raté est un homme qui pose et qui se sent doué pour chaque circonstance. Le pion avait pris des leçons de déclamation qui lui firent obtenir un petit succès dans un théâtre d'étudiants, à Grenoble. Maintenant, il était comédien au milieu de nous. Il y a une façon de serrer les dents et d'avoir une voix nette pour aller jusqu'au fond de l'élève que l'on veut punir, et si à cela l'on joint de la froideur et un certain regard, les punitions deviennent cruelles et crient: Vengeance! Le pion s'exerçait à produire un tel effet. Il se servait de son habitude de la déclamation pour satisfaire ses mauvais instincts et se servait de ses mauvais instincts pour rendre sa froideur plus méchante. Je ne sais pas comment il se comporta au théâtre de Grenoble, mais je vous assure que chez nous il avait beaucoup de talent.
A l'époque où je le connus il était en outre auteur dramatique. Si dans le monde vous avez vu représenter une pièce qui s'appelle Politique et horticulture, je ne pense pas que vous l'ayez trouvée belle, parce qu'il n'y a que les hommes beaux qui sachent composer des belles pièces. Je me souviens encore qu'il fit copier par un nègre, élève de son étude, une nouvelle intitulée: Le Châtiment. Il s'y passe un événement extraordinaire, puisqu'un père, mort par la faute d'un de ses fils, alors qu'approche le coupable pour lui donner un baiser, détend ses muscles et lance un soufflet. On explique cela physiologiquement, mais on l'explique aussi mystérieusement afin d'obtenir une impression de terreur. Je pensais que si l'on châtiait ainsi ses persécuteurs et si le pion s'approchait du lit de mort de ses anciens élèves, il recevrait bien des soufflets.
Notre pion était homme de lettres. J'ai souffert à cause de la littérature. Il croyait, puisque j'étais un bon élève dans une classe de sciences, que je devais détester la littérature. Il me persécutait, comme on commet une bonne action, il poursuivait en moi le philistin et l'imbécile qui laisse mourir de faim les hommes de génie. En ce temps-là, je lisais les Annales politiques et littéraires, et le pion souriait avec supériorité parce que je ne devais pas y comprendre grand'chose.
C'étaient d'affreuses punitions que les punitions du lycée. Il y avait d'abord les «arrêts» qui nous prenaient nos meilleurs instants. Les arrêts se font pendant la récréation, être aux arrêts, c'est se promener en file, les bras croisés, silencieux, avec la présence d'un pion. Ils se composent d'une grande tentation, car près de nous les jeux se livrent à la joie, les conversations circulent, et les appels, et la liberté. Nous regardions ces choses en faisant nos arrêts, nous les regardions avec nos yeux tentés, comme un enfant infirme regarde par sa fenêtre les jeux, les mouvements et le bonheur. Les arrêts se composent, en outre, de fatigue et d'hébètement, parce que la marche ne repose pas le corps ainsi que les jeux et parce que le silence ne repose pas l'esprit ainsi que les conversations. Je ressens encore ces marches quand le temps se mesurait à nos pas et quand chaque heure comptait des milliers de pas. Le premier quart d'heure est bientôt passé, mais pendant le second quart d'heure, on commence à fatiguer ses jambes et ses idées. On arrête une pensée sur la borne-fontaine, où de l'eau coule, sur les fenêtres du réfectoire et sur le mur, on regarde les cabinets, la cour et les camarades, on attend que la demi-heure sonne, et quand la demi-heure a sonné l'on est triste parce qu'il faut attendre à sonner moins-le-quart, on est las parce qu'on ne sait plus à quoi penser et l'on sent marcher ses pauvres jambes sans but sous l'œil d'un pion qui contemple leur fatigue avec indifférence. Et nous avions douze, treize ou quatorze ans, nous avions ri pendant l'étude ou causé dans les rangs, nous avions suivi quelque pente de notre imagination; nous étions punis parce que nous avions douze, treize ou quatorze ans.
Pendant l'année où j'eus quinze ans, je passai toutes mes récréations aux arrêts. Il y avait la récréation du matin qui est fraîche, après la soupe, et qui entre dans les cerveaux, celle de dix heures, après la classe, qui nous fait danser comme des poulains échappés, et ces deux récréations sont les plus mauvaises pour les enfants punis parce qu'elles les privent d'un peu de leur jeunesse. Il y avait la grande récréation de midi et demie et celle de quatre à cinq. Sitôt qu'il y avait cinq minutes de récréation, il fallait que je m'en aille aux arrêts. Parfois je disais au pion:
—Mais, monsieur, vous ne m'avez pas puni.
Il répondait:
—Eh bien! je vous punis.