J'ai senti les yeux et les mains de cet homme pendant une année entière. Ses mains étaient des poings, mais ses yeux étaient plus durs que ses mains. J'entendais la voix de ses dents serrées, ses yeux passaient sur ma chair, la punition, énoncée avec clarté par un grand artiste qui ne déclame point, traversait l'air et faisait silence autour d'elle. J'ai dit que cet homme était méchant. Qui sait? Les tigres ne mettent pas de méchanceté dans leurs actes et mangent un homme simplement parce qu'ils ont faim.
Les arrêts étaient moins mauvais que le pion. Les arrêts ont le silence et marchent à pas égaux comme la méditation. On finit par oublier que l'on est aux arrêt. C'est Kant qui se promène dans l'allée de Königsberg, avec l'habitude du ciel et des tilleuls, et pour qui chaque pas est une pensée. Il a fallu trois ans pour m'habituer aux arrêts, puis les arrêts m'ont promené dans leur allée et m'ont rendu comme eux méchant et pensif. Mon premier orgueil, l'orgueil d'être un persécuté. J'ai sondé mon âme, j'ai vu qu'elle ne contenait pas de mal et que les hommes étaient injustes. Alors j'ai dit à mon âme: Va, c'est ton chemin qui te mène à la prison, mais suis ton chemin, puisque la prison ne te fait pas peur.
Il y avait aux arrêts mon frère l'Avenir. Mon frère l'Avenir se tient à ma droite et marche, et dans les arrêts qui tournent, marche, comme la délivrance auprès des prisonniers. Mon frère m'entraîne et c'est mon corps qui marche à pas égaux, c'est le Présent que l'on torture, mais l'esprit garde sa liberté et la Vie se compose d'Avenir. Qu'importe un pion et sa rage! Les fleuves qui coulent, souillés d'ordure humaine, coulent vers la Mer qui purifie. Les arrêts et leur ennui m'ont rendu plus grave, j'ai causé de choses sérieuses avec mon frère l'Avenir. On a dit que la souffrance était fortifiante, je le sais bien. A moi la souffrance a d'autant plus servi qu'il s'y est joint l'esprit de vengeance. Mais voyez comme la souffrance fait de mauvais enfants. En ce temps-là, je voulus être officier parce qu'un officier commande à des hommes. J'avais souffert et le pion m'avait montré toute son autorité, de sorte que je voulais avoir un peu d'autorité afin de faire souffrir les pions à mon tour. Le bel uniforme est un bonheur parce qu'à l'autorité il ajoute l'éclat. Je me voyais dans la rue, un sabre et un dolman, et mon regard serait plus brillant et plein de mépris, lorsque passant auprès du pion, je le regarderais en pensant: Homme vil et pion! Il y avait des moments où je marchais comme si j'avais des bottes. J'eus l'orgueil de cet avenir et j'eus l'orgueil du présent qui comportait un tel avenir. Va, c'est ton chemin qui te mène à la prison, mais suis ton chemin puisque la prison ne te fait pas peur. C'est derrière elle que la gloire se cache et la gloire brille davantage sur le front d'un ancien prisonnier.
Si j'ai dit que les arrêts m'avaient rendu grave, ce n'est pas parce qu'ils voulaient que je fusse officier, mais parce qu'ils me donnaient du courage pour l'être. Théorèmes de mathématiques, vous n'étiez pas des théorèmes de mathématiques, je vous voyais comme un sabre et comme un dolman galonné. Je vous voyais comme de la vengeance et comme un regard méprisant que l'on jette à un pion. Je vous voyais comme une existence de gloire et de bonheur qui nous fait oublier les arrêts de nos quinze ans. Physique et chimie, histoire et géographie, je me suis penché sur vos livres qui me préparaient à la Vie. J'aimais moins les discours et les compositions françaises parce que le pion était un homme de lettres et parce que les officiers sont des hommes d'action qui n'aiment pas les phrases. Je fus le plus assidu à l'étude et le premier en classe. Cela même donnait au pion une rage froide, sentir que je lui échappais et me voir plus fort qu'une punition. Il y eut entre nous un duel, car ce pion croyait que les punitions pourraient me vaincre et ce raté voulait que je devinsse un raté comme lui. Sois loué, ô chien, tes morsures et ta gueule m'ont appris qu'il faut combattre et m'ont donné du courage.
Mes camarades de quinze ans ont été de bons camarades. Au fond de l'humanité, où sont les forçats du bagne, les soldats de la caserne, les mendiants des routes et les enfants du lycée, l'on trouve de bons sentiments. Je me souviens, un soir d'automne, dans mon enfance, de deux trimardeurs assis au bord d'un fossé. Ils se passaient un bras autour du cou, ils s'approchaient bien près l'un de l'autre, ils se pressaient la main et s'embrassaient. La vie leur était dure comme un pion, mais ils unissaient leurs cœurs. Ils n'avaient pas de femme, pas de mère, pas de frère, alors chacun d'eux fut pour l'autre une femme, une mère et un frère. Nous avions déjà besoin de certaines choses, et nous étions de bons camarades unis contre l'ennemi commun.
Mais toi, ma bonne maman, je t'aimais comme je t'ai toujours aimée. Je t'aimais avec élan comme on aime le ciel à travers les barreaux d'une fenêtre, je pensais à toi comme un prisonnier pense à l'espace. Maman, tu ressembles aux vacances, alors que le Monde nous ouvre ses portes. On ne te voit que deux ou trois fois par an, et tu es d'autant plus belle que tu fais partie de la liberté.
Les vacances de quinze ans, plus vives que celles de douze, je les compare à nos quinze ans qui sont nos douze ans agrandis. A douze ans, notre cœur rentre au nid, mais nos sens et nos sentiments de quinze ans prennent les sensations du monde, et celle du nid n'est que la plus douce, formée d'amour et de repos. Voici qu'ayant parlé d'un pion et des misères qu'il créa, j'ai presque menti en nommant le malheur. Oui, puisqu'en ce jour de vacances le pion s'enfuit comme un mauvais souvenir et devient un souvenir de souffrance pour augmenter la bonté d'un instant heureux, ce sont nos poitrines qui respirent, avec nos yeux qui voient et nos pieds qui vont et ce sont nos quinze ans qui ont tout oublié, généreux, et n'ont gardé de la prison qu'un désir d'aller dans l'étendue.
Les vacances de Pâques furent, cette année-là, un printemps qui correspondait à mon âme. Il y eut sans doute des vacances de Pâques aussi belles, mais il n'y en eut jamais d'autres pendant lesquelles j'eus quinze ans. La Nature s'ouvre tout entière et m'appelle: Viens donc, je suis là pour te plaire, et pour que tu me comprennes je me suis donné quinze ans.
Nature qu'autrefois je connus, vous m'apparûtes charmante et brouillée comme moi-même, vos prés se mêlant à vos champs, vos arbres, vos haies, et Vous, tout verts et tout bleus, et vous formiez un ensemble agréable qui est la campagne. Mais maintenant, Nature que je connais, vous semblez plus grande, avec des formes, des couleurs et la vie, et vous avez tant de faces, et si distinctes, qu'à chaque instant je les découvre et les comprends.
Lorsque je m'éveillais, le matin, un soleil jeune, un beau soleil d'Avril avait déjà passé sur la Terre afin de l'éveiller. Tu éveilles, mon beau soleil, la maison, la rue et le ciel. On ouvre la porte et la fenêtre, tu entres et tu nous apportes ces bonnes idées des matins de printemps. J'ai quinze ans, mon beau soleil. Tu cherches dans les champs les germes assoupis et tu en fais de l'herbe, des bourgeons et des fleurs. Tu cherches dans ma tête les sentiments d'amour et tu leur fais aimer l'herbe, les bourgeons et les fleurs. Bonjour, Monsieur le Soleil! Vous êtes un beau Monsieur de dimanche, un beau Monsieur de vacances et je vous aime comme le père du Printemps.