Quand j'étais enfant, parfois je vis des officiers et des saltimbanques. Les officiers rouges et bleus, pareils à nos cerveaux de dix ans, m'attiraient comme un désir, et les saltimbanques ressemblaient aux officiers. Je les suivais, ainsi qu'un satellite, pour recevoir un peu de lumière et de chaleur et je les examinais, officiers et saltimbanques, avec un grand amour. Aujourd'hui je cours après du soleil. Les images plus variées de mon imagination et le sentiment poétique du monde que l'on possède à quinze ans m'entraînent sur la route et m'en font goûter le spectacle. Je suis le soleil, ainsi qu'un satellite, pour recevoir un peu de lumière et de chaleur et je le suis bien mieux qu'un officier car il est plus brillant.
Voici les rues et les routes. Je salue les routes du Printemps qui suivent leurs pentes et marchent dans la Nature. Elles ne sont pas très belles puisqu'elles sont utiles, mais je les regarde quand même. Je leur trouve une couleur café au lait et les haies qui les bordent semblent poussées sur leur sol. Je salue les prés et l'herbe, où vont les bœufs: ils s'étendent sous le soleil limpide. On ne sait pas s'ils sont verts ou bleus. La raison dit qu'ils sont verts, puisqu'ils sont pleins d'herbe, mais le cœur dit qu'ils sont bleus à cause de leurs reflets. On les regarde et l'on pense qu'ils ont été créés pour faire notre admiration. Et les champs qui environnent les prés sont pareils à de la terre et font croire que les prés sont des champs sur lesquels on a mis un tapis. Je salue les arbres, et surtout les pêchers. Il est un poème qui parle de la Vierge vêtue d'une robe couleur fleur-de-pêcher. Je priai maman de m'indiquer un pêcher en fleur et je courus à lui. Ah! voici des fleurs de pêcher qui sont bien mieux que si elles étaient roses et qui sont si belles que l'on ne peut pas les décrire! Je les regardai longtemps, je fus ébloui, je les sentais comme entrer en moi pour me donner un bonheur couleur fleur-de-pêcher. Ah! voici des fleurs de pêcher.
Mais le ciel de Pâques! Le ciel de Pâques est fait tout entier avec de la lumière. Il est blanc, bleu et brillant. On dirait qu'il a dissous le soleil, on dirait encore qu'il est tout couvert de rosée. Et puis j'ai tort de parler du ciel. Depuis la Terre jusqu'au ciel, l'air est brillant et bleu comme le ciel de Pâques. Oh! printemps! Les haies en fleur, le ciel, la Terre et mes quinze ans se contemplent, comme des amis qui se connaissent depuis hier, mais qui sentent qu'ils se connaîtront toujours, et comme des amis dont l'amitié fut soudaine et qui se confient déjà leurs sentiments profonds.
C'est ainsi que mes sentiments faisaient partie de la nature et contenaient un peu de sa beauté. Il ne fallait pas leur demander davantage: nos poitrines de quinze ans suffisent à peine à notre respiration. Maman ne fut pas Celle que j'espérais, la mère aux choses, et l'ancienne mère de douze ans qui tenait lieu de n'importe quoi qui m'aurait manqué. Mon corps est tout droit, le Printemps qui le fortifie l'appelle et le tente. La seule chose qui puisse me manquer, le Printemps me la donne, c'est l'air avec la liberté.
Jadis ma mère eut une main qui prenait la mienne parce que mes jambes vacillaient et parce que ma tête ne savait pas les conduire. Maman possédait tout ce que je n'avais pas. Elle me guidait avec ses idées fortes et m'appuyait sur ses mains protectrices. Que les temps sont changés! Ma mère encore était un centre où allaient tous mes sentiments. Mes petits sentiments d'autrefois sortaient de mon cœur afin de parcourir l'Univers, et puis voyaient que l'Univers est trop grand pour les petits sentiments. Alors ils couraient tous auprès de ma mère comme une petite troupe qui ne sait pas quoi faire et qui reste où il fait bon. Voilà. Parfois la mère promenait ses oiseaux dans les champs. Savez-vous ce qui arriva? Un jour, la mère était absente et les petits oiseaux se sont promenés seuls. Ils se sont aperçus qu'on ne se perd pas dans le monde et qu'on y respire.
Ne dites pas que je n'aime pas ma mère, puisque ma prison contient son image. L'homme heureux est seul, en tête à tête avec le Bonheur. Le Printemps est mon bonheur, c'est pourquoi je suis seul en face du Printemps. C'est à Pâques qu'il faut venir nous voir, au son des cloches, et l'on apprendra que les cloches sonnent, que la Joie les suit et que les enfants l'accompagnent.
CHAPITRE SEPTIÈME
Je me souviendrai toute ma vie du soir où j'eus vingt ans. Assis dans ma petite chambre, la nuit tombant sur le jardin éteignait mes fleurs et mes oiseaux pendant que le ciel devenait tendre comme une âme souffrante. L'air du crépuscule est formé de petites perles sonores qui se renvoient les dernières paroles des arbres et des routes. Maman tira de l'eau, le treuil du puits grinça, le seau heurta les parois avec retentissement. C'est à ce moment surtout que je sentis venir mes vingt ans. Pourquoi? Je ne suis pas un malade qui voit de merveilleuses correspondances. Mais le puits criait comme une âme de fer que l'on attaque au crépuscule et ses cris entraînèrent les miens. On eût dit qu'il y avait quelque danger dans le monde. Je sentis venir mes vingt ans au fond de mon cœur frileux et je fus triste parce qu'ils n'étaient pas ce qu'ils devaient être.