Lorsque j'avais douze ans, je pensais: A vingt ans, tu seras on ne sait quoi, grand astronome ou général, mais tu seras quelqu'un de très grand parce que tu es allé au lycée et que tu y fus le premier de la classe. Lorsque j'avais quinze ans, j'étais plus précis: A vingt ans, tu seras sorti de l'Ecole polytechnique et l'on te verra, pareil aux officiers d'artillerie, passer dans ta petite ville comme une image de guerre et de gloire. Depuis, je n'ai plus voulu être officier parce que les officiers sont trop beaux et manquent de cœur en faisant souffrir les soldats. Il y avait, de plus, un de mes camarades qui voulait entrer à l'Ecole normale supérieure, et qui m'a montré que les officiers sont des êtres inutiles. Je fus bachelier et pendant les trois années suivantes, je me préparai à l'Ecole polytechnique. L'Ecole polytechnique conduit à toutes les carrières. On peut être ingénieur, commissaire de la marine, employé au ministère des finances, et l'Ecole polytechnique n'empêche pas d'être écrivain, peintre ou musicien. Les candidats à l'Ecole polytechnique se promènent dans un champ de rêves et connaissent toutes les espérances.
J'ai connu tant d'espérances que mes désirs étaient sans limites. Mais ce soir, mon âme de crépuscule est formée d'échos sonores. Les échos de mon âme se renvoient leurs bruits, tous leurs bruits froids, avec la voix impersonnelle des échos. Depuis les ennuis jusqu'aux espérances, c'est un bruit d'années captives qui marchèrent dans des cours, qui dormirent dans des dortoirs, qui vécurent chez les pions une vie triste et surveillée. Sur ma table, je vois les cahiers de trois années de mathématiques. Maman tira de l'eau, le puits rouillé grinça. Il me sembla entendre chaque X et chaque Y dans ma vie de candidat à l'Ecole polytechnique. Les X de l'algèbre, élégants et précis, raisonnaient froidement comme des personnes bien mises. Les X, les Y et les Z de la géométrie analytique semblaient des malheureux qui peinent, de malheureux journaliers qui cassent du bois. Mon âme grinça comme le puits dont on remue l'eau glacée. Ces mathématiques étaient faites avec ma substance. Une pile de cahiers, voilà mon adolescence, les premiers printemps, les feuilles qui s'ouvrent, le soleil plein de rosée et les petites amies de seize ans. C'est triste comme du bonheur perdu. F (x, y, z), théorie des équations, courbes et surfaces du deuxième degré, vieilles aventures répétées, c'est triste comme un prisonnier qui connaît toutes les pierres des murs de sa prison. Un homme avait labouré son champ. Le vent souffla sur le blé qu'il devait semer, et maintenant l'homme cherche sur la terre quelque reste des festins des fauves.
Mais il y a le lendemain des amertumes. Un jeune homme de vingt ans ne connaît qu'un soir amer. Gloire à mon sang qui passe comme un cavalier et qui remue et qui entraîne sur sa route depuis les vieillards du Passé jusqu'aux enfants de l'Avenir. L'Ecole polytechnique n'est plus que la carcasse d'une maison brûlée. Je l'abandonne. Pardonnez-moi si j'ai regardé en arrière. Je pars et je n'ai rien perdu. Le monde est comme un coup de clairon qui m'entraîne. Je ne me reposerai pas avant d'avoir trouvé la maison où l'on se repose le mieux.
Le matin je me lève et j'interroge les quatre coins du ciel. Je ne veux rien ignorer de l'espace. Voici l'air du matin qui vient de loin et qui s'emplit de toute la fraîcheur des horizons. Je pense aux professions que peut choisir un bachelier qui fit trois ans de mathématiques spéciales. Il y a les Contributions directes qui habitent les sous-préfectures et les préfectures et qui contiennent leur petit morceau d'avenir. Il y a l'Enregistrement qui habite un chef-lieu de canton, qui se marie avec une femme charmante et qui jouit d'une considération toute particulière. Il y a les Ponts et Chaussées où sont utiles les mathématiques spéciales. Les Ponts et Chaussées conduisent même à l'Ecole des Ponts et Chaussées où l'on devient ingénieur tout comme si l'on était entré à l'Ecole polytechnique. Il y a tous les ministères, qui sont à Paris avec des examens bienveillants. Je vous dis que l'espace entier est plein de promesses. Il y a encore toutes les situations que l'on peut découvrir chez les particuliers et dans les administrations privées. Je n'ai rien perdu, bon Dieu! Le médecin m'a dit qu'échouer à l'Ecole polytechnique avait fait le bonheur d'un de ses camarades qui, maintenant dans le journalisme, gagne dix mille francs par an.
Mon frère l'Avenir était vêtu de noir et son faux-col très blanc faisait deviner un jeune homme qui ne travaille pas beaucoup et qui touche de bons appointements. Les bacheliers ont des métiers élégants qui ressemblent à une distraction. On voit même des jeunes gens riches pratiquer ces métiers parce qu'ils ont peur de s'ennuyer à ne rien faire.
Je vécus ainsi pendant un mois dans ma petite chambre de province auprès de mon père en travail et de ma mère pleine de soins. Mes vingt ans étaient un peu bouillonnants, mais dans ce pauvre village où je ne fais qu'une halte, je ne veux pas laisser bouillonner mes vingt ans. Je vécus assis et me recueillant pour choisir un métier. Les miens n'étaient pas tranquilles. On ne peut pas dire que les ouvriers de province ont de l'expérience, puisque leur esprit ne connaît que le bois et les sabots qu'on en tire. Pourtant s'il est nécessaire de travailler douze heures afin de gagner le pain de sa femme et de ses enfants, cela montre que la vie est pénible. Il faut regarder un travailleur avec ses épaules lasses. Lorsqu'il réfléchit, il se dresse et contemple quelque endroit de l'espace avec un œil qui voit partout des soucis.
Il est vrai que je suis bachelier et que l'instruction mène à tout. Mon père a de la crainte, lui qui sait que les fils d'ouvriers participent à la vie ouvrière. De plus, si cela se passait ainsi que je l'espère, cela serait trop beau. Il en cause avec ma mère. Ma mère verrait bien les choses comme je les vois, mais elle a de l'inquiétude parce qu'en fin de compte on ne sait pas...
Moi je me dresse et je chante. Mes chers parents vous êtes entêtés. La vie et ses raisonnements, vous les entendez entre les quatre murs de votre chambre, et vous les regardez passer devant la fenêtre en doutant de leur réalité. Je ne sais pas comment faire pénétrer mes paroles. Je porte en moi trois cent mille espérances, mais pour chaque espérance vous avez un doute. Pourquoi? Moi je raisonne aussi. A l'appui de chaque espérance, je place un exemple. Mes anciens camarades ont tous les emplois dont je vous parle et moi, leur égal, je suivrai leur voie et j'aurai sur eux l'avantage de suivre une voie qu'ils m'auront appris à connaître.
Mon père se renferme dans son corps rugueux d'ouvrier et parce que ses épaules ont reçu les grands coups que la Vie donne aux travailleurs, il est empli de craintes. Tes camarades étaient riches ou bien ils avaient des protections. Dans le monde, les métiers ressemblent à la fortune. C'est pourquoi les riches ont de bons métiers pendant que les pauvres n'en ont pas.
Nous commençâmes par les protections.