On voit à cinq kilomètres de ma petite ville un village avec un château. Le village montre une rue et demie le long de laquelle c'est le commerce des auberges et celui des métiers, qui ne font pas grand bruit. Presque en face de l'église il y a l'école. L'église est vieille et n'a pas de place pour montrer son visage, l'école est large et blanche avec une place immense pour qu'on la voie et pour que l'on sache qu'en ce village instruction occupe une place immense.
Mais le village n'est rien. Il faut parler du château. Le parc et le château sont plus grands que le village et appartiennent à M. Gaultier. M. Gaultier est un homme plusieurs fois millionnaire et qui est ce que l'on appelle un agriculteur. Les agriculteurs sont ceux qui possèdent des domaines, les louent à des paysans et se font des revenus grâce à l'agriculture que pratiquent leurs fermiers. Ils vont souvent à Paris, gardent des relations de toutes sortes et se plaignent d'avoir beaucoup d'occupations. La plupart d'entre eux ont des opinions royalistes, mais M. Gaultier était républicain. Sinon l'on eût trouvé le moyen de donner une place à l'église et d'enfoncer l'école derrière les maisons.
De M. Gaultier, républicain et agriculteur, je ne connais pas la nuance républicaine, mais je sais qu'il était l'ami de tous les préfets. M. Gaultier avait une table exquise, une de ces tables exquises que nos gouvernements adorent. Les tables royalistes sont compromettantes parce qu'elles servent à conspirer contre la République. Les tables républicaines sont rares comme les véritables plaisirs. Aussi M. Gaultier avait le bras long. Oh! combien de facteurs, combien de cantonniers, qui ne pouvaient manger que du pain et des pommes de terre, doivent à M. Gaultier d'être facteurs ou cantonniers! C'est un bonheur pour les petites communes de posséder un châtelain influent.
Mais la puissance et l'éclat de M. Gaultier ruisselaient par les routes. La fortune ne reste pas stagnante dans un village, non, elle s'épand et brille afin d'éclairer les endroits d'alentour. D'abord la fortune est bienfaisante. C'est le cocher de M. Gaultier qui, dans les petites villes, va aux provisions ou bien promène ses chevaux. Et puis, les fermiers de M. Gaultier font partie de son personnel, de sorte que l'on peut dire qu'il fait marcher le commerce. Ensuite la fortune est un spectacle. Des victorias à deux chevaux contiennent Monsieur ou Madame ou Mesdemoiselles Gaultier. Belles voitures à beaux chevaux, on les entend de loin et l'on se range bien vite sur l'accotement, non pas parce qu'on craint d'être écrasé, mais pour ne pas les déranger et pour mieux les regarder passer. Belles voitures à beaux chevaux, cela distrait quand on se promène et leur luxe nous console du fumier qui est aux cours des fermes et des paysans épais qui travaillent dans les champs.
Tout le monde saluait M. Gaultier. Les riches, conservateurs, le saluaient comme un homme de leur monde et les ouvriers de toutes opinions le saluaient comme on salue la richesse. Je sais bien que quelques-uns, qui étaient ses fournisseurs, s'inclinaient davantage, mais cela ne fait rien puisque tout le monde saluait M. Gaultier. Lui répondait avec aisance, ayant l'habitude des bonnes manières. Il avait l'air très simple. Il ne se gênait pas pour causer à n'importe qui, si bien que chacun, dans le pays, savait que M. Gaultier était un homme affable auquel on pouvait demander service.
Voici pourquoi nous partîmes un soir, maman et moi, pour aller lui demander sa protection. Maman m'accompagna pour donner plus de poids à notre démarche et parce que les mères de ceux qui ont des ennuis à vingt ans sont leurs camarades et leurs sœurs afin de leur donner du courage.
La route est longue de chez nous à chez lui. Une soirée d'août, entre cinq et six heures, conserve la chaleur du jour et fatigue ceux qui marchent. N'importe, il faut marcher lorsqu'il s'agit d'avoir une place.
Nous arrivâmes à six heures dans le parc de M. Gaultier où l'ombre est grande comme aux riches demeures d'été. Ce parc merveilleux est un composé de toutes les beautés naturelles. On y voit une longue allée d'arbres, un taillis, des pelouses, des bosquets, des bordures de fleurs, des corbeilles de fleurs. Je me souviens de belles roses thé que j'aurais voulu cueillir, mais je m'en gardai bien, parce qu'il faut respecter les propriétés des riches. On arrive à un château semblable à ceux qu'on voit dans les livres de M. Francis Jammes. D'une part, il est bordé d'ombre pour les personnes qui aiment la fraîcheur; d'autre part, il y a une pelouse et de l'espace pour les jeunes filles qui aiment à jouer au volant. Des statuettes sur le perron ou au milieu des pelouses ajoutent l'Art à la Nature.
Mais nous étions intimidés en entrant dans le château. D'abord les vestibules en pierre sonore, puis la peur de déranger M. Gaultier à l'heure de son dîner. On nous introduisit dans un petit cabinet de travail que nous trouvâmes simple et de bon goût. Il y avait un grand désordre sur la table, parmi lequel on apercevait des brochures relatives à l'agriculture, des documents officiels qui portaient en tête: Ministère de l'Agriculture ou Préfecture de ***. Un peu de poussière y était répandue. J'ai lu que certains savants défendent à leur valet de chambre de faire leur cabinet de travail, par crainte qu'il ne dérange les papiers. C'est sans doute à cette cause qu'il faut attribuer la poussière du cabinet de travail où nous étions assis.
M. Gaultier arriva. Comme nous nous excusions de le déranger à cette heure: «Ça ne fait rien», dit-il. Un sourire accompagnait sa bienveillance et nous fûmes à notre aise, chez un homme charmant. Sa tête s'inclinait pour nous écouter.