Maman parla. M. Gaultier comprit tout de suite qu'il faudrait une place dans laquelle pourraient s'employer mes connaissances en mathématiques. L'entrevue ne fut pas longue. M. Gaultier constata qu'il avait beaucoup d'amis à Paris, grâce auxquels j'aurais l'emploi désiré. Quant à dire maintenant quel il serait, on ne le pouvait pas parce qu'il fallait réfléchir et «frapper à plusieurs portes». Dans une quinzaine de jours, nous aurions une lettre et M. Gaultier estimait que dans deux ou trois mois à peu près je serais casé. Ensuite, je pourrais me tirer d'affaire moi-même. L'important est d'avoir le pied à l'étrier.

Merci, ô Monsieur Gaultier, merci! Nous le quittâmes, M. Gaultier est un homme qui porte toute sa barbe un peu grisonnante et si propre qu'elle donne à son visage un air sain. Le visage même de M. Gaultier est bruni par ses promenades et ses travaux d'agriculteur. Il a de bons yeux où passent des regards brillants comme la fortune et la santé. M. Gaultier, vêtu d'habits solides et chaussé de gros souliers, est un de ces propriétaires qui se portent bien parce qu'ils mènent une vie active et simple en gérant leurs propriétés. Nous avons vu un autre M. Gaultier, celui qui sourit et qui connaît des personnes à Paris. Ce M. Gaultier-là est un homme raffiné dont un frère est médecin, un autre ingénieur, et qui doit connaître les hautes idées de la grande société parisienne. D'ailleurs il est chevalier de la Légion d'honneur, c'est-à-dire qu'il a beaucoup de capacités.

Nous pensions ainsi, maman et moi, sur la route de notre maison. Tantôt nous parlions, tantôt nous ne disions rien, et les paroles de M. Gaultier marchaient devant nous, laissant entrevoir de mystérieuses profondeurs.

Savez-vous ce qui arriva? D'abord, pendant quinze jours il n'arriva rien du tout. Ensuite, nous attendîmes le facteur. Avec sa boîte pleine de lettres nous attendions le facteur. Au milieu de la rue, vers huit heures, on me voit guettant son passage, puis lorsqu'il va passer je rentre et j'attends. Le facteur passe. Le facteur est passé. Oh! comme on se sent seul alors! Mais dans les premiers temps, on renfonce l'amertume au fond de son cœur, on met l'espérance tout autour et l'on pense: Je voudrais bien être à demain.

Au bout d'un mois nous retournâmes chez M. Gaultier. Il y a de bons sourires et de bons accueils qui consolent les malades. M. Gaultier les connaît. Il ne nous gronda pas de nous être dérangés, mais nous assura qu'il ne m'oubliait pas. Il avait «frappé à plusieurs portes» et attendait qu'on lui répondît. Quel homme affable et sans cérémonie! Il nous serre la main et nous parle comme à des égaux. Il est doux d'avoir affaire avec des personnes bien élevées.

Au bout d'un mois nous retournâmes encore chez M. Gaultier. Cette fois-ci, nous pensions n'être pas loin du résultat. Un jeune homme à bicyclette que nous croisâmes était le neveu de M. Gaultier. Il était grand, avec beaucoup d'élégance. Ses gestes et ses regards aisés s'associaient à sa taille, élancée comme celle de certains fils de famille qui ont l'habitude du monde. Il nous salua gracieusement sur la route et semblait un reflet de M. Gaultier,—un reflet parisien parce qu'il était le fils d'un riche médecin de Paris. Ce jeune homme avait été refusé à son baccalauréat ès-lettres, mais il allait entrer à l'Ecole d'Agriculture de Grignon. Peut-être M. Gaultier avait-il écrit à son père, lui demandant d'user de son crédit pour nous. Quand M. Gaultier nous eut dit qu'il n'y avait rien encore, nous ne fûmes pas trop attristés, parce que nous avions rencontré quelqu'un qui était l'une des nombreuses relations qu'à Paris possédait M. Gaultier.

Alors le Temps passa. Chaque mois était séparé de son voisin par notre visite à M. Gaultier. Cet homme contient une provision d'espérance et ressemble aux bons spectacles et aux bonnes paroles qui nous aident à attendre l'Avenir. D'ailleurs, nous attendions l'Avenir au lendemain de chaque jour. Parfois le facteur s'avance, une lettre à la main, alors notre cœur s'élance vers lui, nos mains se tendent et ce sont des mains qui prennent et gardent un trésor. Nous fûmes toujours déçus parce que ce n'étaient que des lettres d'amis. Les amis sont consolants, mais bienheureux les hommes qui n'ont pas besoin de consolations! D'autres fois, le domestique de M. Gaultier était en ville avec sa grande voiture. Alors nous ne nous écartions pas trop de notre maison, parce que M. Gaultier aurait pu dire: «Il vaut mieux que j'envoie mon domestique les prévenir. De cette manière ils sauront plus vite que j'ai une place à leur donner.» D'autres fois nous sommes tous trois à la maison. On frappe à la porte. Nous nous regardons en nous demandant si ce n'est pas quelqu'un qui apporte l'emploi que nous cherchons.

Puis il n'y eut rien autre chose. Immobiles dans notre maison, les yeux braqués vers un château, nous attendions une grande grâce, pareils à ceux qui prient et croient en Dieu. Nous attendions une bien grande grâce en effet. Nous attendions que les riches prissent en pitié les pauvres. Nous nous étions dit: Les riches sont des hommes comme nous, que la fortune élève afin d'en faire nos gouvernements et nos protecteurs. Nous nous adressâmes à M. Gaultier parce que la Justice veut que les bacheliers qui sont instruits soient protégés par les gouvernements qui aiment l'instruction. Au fond de nous-mêmes nous doutions un peu de la Justice puisque les ouvriers travaillent sans connaître le plaisir ou le repos, ce qui est une chose injuste. Mais nous comptions sur la bonté de nos frères les riches. Nos frères doivent trop aimer la joie pour vouloir que nous restions dans le malheur. Si mes mains sont vides, M. Gaultier comprendra que j'en souffre et que je devrais travailler au lieu de manger le pain de mon père. Nous attendions, dis-je, que les riches prissent en pitié les pauvres.

J'ai honte, aujourd'hui, pour tous ces sentiments. Nous les avions conçus au milieu de notre petite ville dans laquelle on ne connaît rien. Mais j'ai honte parce que demander une faveur aux riches c'est entrer dans le cortège de leurs protégés et de leurs serviteurs. C'est demander: «Mon bon Monsieur, voulez-vous me rendre un service? Grâce à votre fortune vous le pouvez.» Or, demander cela, c'est s'incliner devant la fortune et le pouvoir. Je vois mon âme indépendante qui rougit en pensant à sa servitude ancienne comme un homme rougit d'avoir jadis démérité.

Le Temps passa. Il y eut d'abord l'automne, l'automne en cendre où le ciel semble un feu qui s'éteint mais qui éclaire et chauffe encore. Cette année-là, l'automne avait une douceur dans la campagne merveilleuse et mélancolique. Puis, l'hiver sembla descendre de l'automne et le continuer comme un fils continue son père, avec plus de force mais avec autant de bonté. Il y avait mes vingt ans et des bouillonnements fous. Vingt ans, c'est l'âge où l'Amour, mêlé à toutes les passions généreuses, fait du monde un champ d'action pour le Bonheur. Les riches poètes ont chanté nos vingt ans. On y voit des amoureuses qui sont parfois des Andalouses en feu, d'autres fois des grisettes légères comme le plaisir, ou bien des jeunes filles dont on ne connaît pas la profession, mais qui sont intelligentes et que l'on couvre de fleurs. Les premiers pas d'un jeune homme qui lève la tête et regarde la Vie sans défaillance en sachant que le Monde est immense pour ceux de vingt ans. Les poètes riches nous ont fait connaître les joies et les orgueils qu'ils ont connus et nous ont dit: Nos vingt ans triomphent comme des fleurs et se posent sur les seins des femmes.