Moi je n'avais pas le cœur à penser à l'Amour. L'Amour est beau pour ceux qui ont de quoi vivre, mais les autres doivent d'abord penser à vivre. Ah! les vingt ans des pauvres! Les vingt ans des sans-travail, les vingt ans des ouvriers qui suent, les vingt ans des pions qui travaillent sans savoir si le travail conduit à l'Avenir! Les vingt ans des filles publiques que la syphilis a crevées! Nos vingt ans sont des bêtes dans des cages qui tournent et cherchent un trou, un joint, une fente pour y passer la tête et s'en aller. Nos vingt ans sont d'autant plus mauvais que vous les avez chantés. Nous les comparons aux vôtres. Vos joies nous ont remplis d'amertume, notre malheur se mêle à vos rires et se lamente comme un pauvre à vos portes. Ah! je vous le dis, poètes riches qui avez chanté l'Amour, soyez maudits!

Vous avez créé des bourses dans les lycées et collèges pour que les fils des ouvriers deviennent pareils à vous. Et lorsqu'ils sont bacheliers comme vous, vous les abandonnez dans leurs villages. Vous gardez pour vous les riches professions qu'ils devaient avoir et vous riez, vous avez vingt ans, quelques-uns des vôtres sont des poètes! Et cela démontre que si l'on est fils d'ouvrier, il ne faut pas s'élever au-dessus de sa classe. Le curé parlait de moi à des maçons: Voyez-vous, on fait instruire des enfants et ensuite on ne sait pas qu'en faire.

Il y a des Administrations inférieures dans lesquelles nous pouvons entrer. Mon titre de bachelier permet d'être commis des Ponts et Chaussées sans examen. J'ai fait une demande à M. l'ingénieur en chef, laquelle lui fut recommandée par M. Gaultier. Je gagnerai mille francs par an, mais c'est «le pied à l'étrier». Jamais je n'ai reçu de réponse. Vous avez établi des droits, vous les avez inscrits dans des documents officiels afin que tout le monde les connaisse. Ils sont peu de chose mais ils disent: La vie des pauvres est d'abord pénible, mais quand les pauvres se sont donné de la peine, il y a des examens qui les récompensent. Vous mentez. Jamais je n'ai reçu de réponse à ma demande pour entrer dans les Ponts et Chaussées. On croirait que vous avez créé des droits pour nous donner de fausses espérances et pour nous faire souffrir.

Les autres professions ne sont pas abordables. Les bureaux d'Enregistrement, tranquilles et indépendants, font de leur titulaire un homme qui peut se promener, faire des études ou fréquenter la société, mais pour être titulaire d'un bureau d'Enregistrement, il faut accomplir cinq ou six années de stage pendant lesquelles on ne gagne pas d'argent. Il faut aussi verser un cautionnement, car les riches seuls peuvent avoir un bon métier. Les examens des ministères sont comme s'ils n'existaient pas et puis l'on fait pour s'y présenter le voyage de Paris, au risque de revenir sans succès. Les situations que l'on peut découvrir chez les particuliers ou dans les administrations privées s'obtiennent par des relations de famille ou d'amitié. Or, les parents et amis des ouvriers sont des ouvriers comme eux. Les Messieurs Gaultier pourraient bien nous être utiles, mais la richesse les éloigne de nous et leur situation d'agriculteur ne leur laisse pas de loisir.

De quel côté que nous contemplions l'horizon, nous les pauvres aux yeux fixes, les riches se dressent entre l'horizon et nous avec des châteaux et des murailles, avec des règlements et des chiens qui les défendent. Nous marchons et nous voulons respirer, au milieu du monde, l'air des eaux et des forêts, nous marchons et nous sommes des gueux pleins de courage. Nous sommes allés bien loin et nous avons vu les riches assis dans leurs parcs et riant comme si le Bonheur recouvrait le monde. Nous aurions voulu posséder un enclos avec un champ pour y gagner notre pain. Les enclos sont gardés par les gardes des riches. Il y a tant de plaisirs sur la Terre, depuis le travail jusqu'au repos, et tant d'espace pour les goûter que nous étions bien sûrs de rire en route et de nous arrêter un soir, sous les chênes, avec une besace pleine et des cœurs pleins. Il n'y a plus de plaisir, il n'y a plus d'espace, les châteaux s'étendent et entourent tous les chênes de la forêt profonde.

Mais ce qui se passa fut bien heureux. A tout jamais j'abandonnai les rêves de grandeur qui, depuis l'enfance, poussaient mes idées dans l'orgueil. J'abandonnai tous mes rêves supérieurs, ceux qui traînaient des sabres et ceux qui rêvaient d'un emploi riche et fainéant. Je partis, mais ce ne fut pas un départ, ce fut un retour. Je revins auprès des miens avec des désirs sages comme un travailleur revient auprès de son travail. Orgueil fou, beaux emplois, beaux habits, splendeur blanche et plaisir des femmes, on ne peut pas dire que j'ai souffert en vous quittant. J'ouvre la porte de la maison paternelle. Les voici. Mon père aux grosses mains fait des sabots comme son père et dans la maison bien rangée ses sabots s'entassent et seront vendus à ceux qui font le pain, à ceux qui font les habits et aux ménagères actives qui ordonnent les maisons. Ma mère travaille aussi, c'est un travail utile pour cuire les aliments et c'est un travail d'amour qui embellit les chambres et qui embellit la vie. Je suis le voisin du charron, du tonnelier et du maréchal ferrant. Ceux qui travaillent pour gagner le pain qu'ils mangent m'entourent et vivent selon la loi qui veut que l'on gagne son pain à la sueur de son front. Moi, je suis un homme du peuple et je veux travailler comme les autres.

Voici ce que j'ai vu à vingt ans, pendant que les fils des riches dansaient. Moi, j'ai souffert parce que je ne travaillais pas. Mes membres ont souffert, mon cœur avait son orgueil, et mes idées, toutes mes idées criaient que celui qui ne travaille pas est une honte. Il ne faut pas dire qu'il y a des hommes inutiles, mais qu'il y a des hommes nuisibles.

Je cherche une place, mon Dieu, dans quelque coin du monde, une place qui serait pour moi. N'importe laquelle, pourvu que je travaille avec utilité et pourvu que je gagne ma vie, cette vie que vous m'avez donnée. Je suis si petit et le monde est si grand qu'il y a sans doute quelque place avec un travail que je saurai faire. Si j'étais agile et grand, je monterais en haut des échafaudages, au milieu des maçons. Je voudrais pouvoir aller à Nantes ou au Havre, comme les débardeurs. Je voudrais pouvoir faire la moisson. Si je savais creuser les sabots, je resterais à la maison et je dirais à mon père: «Assieds-toi, il y a longtemps que tu travailles, et c'est moi maintenant qui creuse les sabots.» Puisqu'on m'a mis au monde, c'est qu'il y a dans le monde une place pour moi. Il y en a qui refusent des places, mais moi je prendrai toutes celles que vous m'offrirez.

Oh! je ne mens pas. Il y eut un jour où je pensai: Je vais prendre dans ma besace du pain, des habits et cent sous et je partirai. Je partirai pour mendier. Dans les fermes, dans les châteaux, dans les usines, dans les bureaux, je m'arrêterai. On me dira: Mon garçon, vous êtes trop jeune pour mendier. Alors je répondrai: Voulez-vous me donner du travail? Je demanderai l'aumône s'il le faut, mais je partirai. J'économiserai de quoi m'acheter des souliers et je marcherai tout le temps qu'il faudra. Je finirai bien par trouver du travail puisque toute ma vie j'en chercherai.

Un matin, nous n'y comptions plus, lorsqu'une bonne nouvelle arriva. Il y avait dans ma petite ville un sellier dont le fils était pharmacien à Paris. Nous autres, fils d'ouvriers, nous nous regardons et nous nous tendons la main. Ce jeune homme m'annonçait qu'une place dans un bureau m'était réservée, où je gagnerais 3 fr. 75 par journée de travail. On ne travaille pas le dimanche. J'ai le pied à l'étrier. Et c'est ainsi que finit mon livre parce que la peine des pauvres gens ne finit guère, et c'est le travail qui commence, quand une peine a fini.