—Mais enfin, ne cause pas tant! Ça t'entre par les yeux, et ça te sort par la bouche!

Et l'attention s'éveille, et de quasi-réflexions lui viennent en même temps. Si ses membres s'agitent, si ses yeux brillent, et s'il gazouille, c'est peut-être parce qu'il commence à penser. Lorsqu'il est en train de téter, souvent il s'interrompt pour regarder alentour, et parfois il sourit aux choses qu'il connaît. Il n'a plus comme autrefois un sourire heureux et vague, non: il sourit avec un air d'intelligence. Il a l'air de dire à la lampe: Tu es la lampe, et à la table: Table, tu es là, mais surtout, il a l'air de dire à son papa et à sa maman: Je vous reconnais bien. Jusqu'ici, on l'avait vu tout en lui-même, sa petite âme était enfermée dans son corps comme un bijou dans un coffret, mais maintenant il s'épand, il s'exhale, et il connaît les objets, et il est un être qui reçoit des impressions de l'Univers. O vous, maman qui êtes à l'affût de son âme, vous saisissez tous ces éveils pour donner à votre enfant les enseignements qu'il faut. Vous comprenez alors ce qu'il comprend. Lorsqu'il regarde la lampe, vous lui pincez les joues pour attirer son attention sur vos paroles, et vous dites des phrases atténuées qui peuvent aller jusqu'à lui. Vous vous mettez à sa place, vous vous composez une âme semblable à la sienne, vous le guettez, et, alors, devinant bien vite toutes ses sensations, vous vous emparez d'elles pour les développer et les agrandir. Son âme est pareille à un petit enfant que vous prenez par la main pour le conduire jusqu'au bout de sa route.

D'abord, vous vous emparez de son joli gazouillis. Tout doucement, vous essayez de le comprendre. Il se révèle en votre cerveau des facultés de vieux savant. Vous classez les sons: il y en a qui sont plus compliqués et qui témoignent déjà d'un bel entendement. Vous vous en emparez avec délicatesse, vous les mettez en vous et vous faites votre âme se mouvoir autour d'eux. Alors, un beau soir, lorsqu'il a fini sa besogne de téter et qu'avec ses yeux vides, il regarde toute chose, vous les lui répétez. Tout d'abord, il ne les reconnaît pas. C'est peut-être parce qu'il ne pense pas à cela, mais bientôt vous l'attirez par la douceur de votre voix et de vos yeux, vous l'attirez à vous, et voici qu'il vous préfère au feu ou à la lampe, et qu'il vous regarde, et qu'il vous écoute. Vous lui répétez encore, comme une chanson, les deux ou trois petits morceaux de gazouillis: il les reconnaît bien, et il lui semble que c'est quelque chose de lui-même qui sort de votre bouche. Alors, il part en un sourire, avec clarté, tout entier, et il dit et il redit et il redit encore, comme une chanson, les deux ou trois petits morceaux qu'il connaît.

Oh! C'est beau! Ce n'est plus comme s'il les disait spontanément, non: il répète aujourd'hui les paroles de sa mère parce qu'il est attentif à elle, et il les répète comme un écolier récite sa leçon, ayant compris qu'il faut apprendre. Esprit d'imitation: nous trouvons une parole belle, et nous la répétons. Souvent elle est une des anciennes paroles, mais celui qui la dit l'imprègne de quelque chose de neuf qui est sa vie, et quand nous la répétons, elle s'est agrandie, elle vibre, elle contient un peu du cerveau d'un homme intelligent. Ainsi le petit enfant. S'il part en un sourire, avec clarté, tout entier, s'il est heureux, c'est qu'entendre ses paroles les lui a fait voir, les lui a fait sentir, et il trouve qu'elles sont jolies et qu'elles sont drôles puisqu'il en sourit.

Oh! C'est beau! Mais il ne faut pas s'arrêter à cela. La maman admire en passant, comme un homme rentrant à sa maison admire près de sa route une belle fleur éclose dans un beau jardin. Elle sait où il faut conduire son enfant, et donc, elle va, les yeux un peu fixes, là-bas où la vie est plus vivante, là-bas où les enfants, après avoir gazouillé, petits innocents, savent déjà prononcer, petits hommes, le nom de leur maman. Je vous ai déjà dit qu'elle avait des procédés de vieux savant. En effet, la chose est délicate. Voici: elle a étudié le gazouillis de son enfant et le lui répète afin de lui apprendre à redire ce que dit sa maman. Ceci fait, un beau jour, elle se met à lui dire des mots dont il n'a pas coutume, et parce qu'il a pris l'habitude de suivre sa mère, il en vient à répéter, bien qu'il soit maladroit, les beaux mots difficiles. Bien entendu, elle lui apprend d'abord à dire: Maman! C'est plus long qu'on ne le pense, car il faut lui faire comprendre qu'il y a une association entre la personne et le mot qu'elle prononce. Et puis, il faut un peu corriger sa prononciation, qui est d'abord très ridicule.

Finalement, le mot devient quelque chose de drôle et qui est informe, mais qui ressemble un peu aux élucubrations malhabiles des trop simples cerveaux. Cela fait: Baba ou mama, on ne sait pas bien, parce que c'est inarticulé. C'est tout d'un bloc, et c'est un peu lourd, comme un petit pâté de sable, mais c'est gracieux quand même, puisque c'est l'œuvre d'un enfant.

Parfois un beau sculpteur, ayant travaillé tout un jour à façonner le buste d'un homme qu'il aime, s'interrompt. Il connaît son ami, et maintenant, il regarde son ouvrage. Les yeux contiennent un peu de cet enthousiasme qu'ils doivent contenir, les ailes du nez vibrent d'une vie énorme comme deux choses légères, la bouche a déjà cette forme nette et simple des bonnes bouches à tendresse, mais surtout la tête se tient droite et modestement, parce qu'elle est pleine d'idées honnêtes, et pleine d'amour et pleine de travail. Alors, content de lui-même, l'artiste ferme les yeux pour mieux voir ce qui lui reste encore à faire, et dans son cerveau voici naître, détaillée, précieuse en sa belle ligne, achevée comme il l'ébaucha, l'image souriante de son ami bien-aimé. Bonheur: c'est un instant fugitif que savoura Dieu lorsque, avant de créer le monde, il le connaissait déjà.

Les mères des petits enfants sont pareilles à ce beau sculpteur. Elles s'arrêtent un jour après avoir marché et se tournent en arrière pour sourire au chemin parcouru. Là-bas, c'est l'origine. Petit morceau de chaos, l'enfant vagissait parce qu'une bête crie quand elle a faim. Il vivait collé au sein de sa mère, il aspirait sa substance, longuement, comme pour se pénétrer de sa vie. Il ne savait rien, il fermait les yeux, il crispait les poings. Il était une petite boule de chair grossière et geignante. Peu à peu sa mère le pétrit. Elle lui apprend à voir, elle donne à ses yeux un regard et à ses lèvres un sourire. Elle dirige ses sens, elle les conduit comme un berger conduit un troupeau désordonné dans la grande prairie où l'on pâture. Il apprend à mieux téter. Il savait voir, maintenant il sait regarder. Il en vient à savoir gazouiller. Il touche aux choses de la vie avec des doigts futiles qui ne peuvent pas apprécier mais qui peuvent déjà caresser. Bientôt enfin il sait parler. Paroles: communications avec les autres, oh! paroles, vous venez d'un cerveau, vous vibrez dans l'air, vous passez et vous allez dans un autre cerveau. C'est un lien entre deux âmes. Je vous parle parce que je pense à vous, et parce que je veux mettre un peu de mon âme en la vôtre. Jusqu'ici, pour montrer qu'il pensait à sa mère, l'enfant n'avait que ses yeux et que ses mains: regards et caresses. Maintenant, il parle, et c'est charmant. Ce mot de maman habite en son cœur comme un petit oiseau, et parfois il vient se poser sur ses lèvres: il frétille, il s'élance, et il s'en va jusqu'au cœur de la mère.

Voici donc ce qui est fait. Alors, comme je vous l'ai dit, pareille au sculpteur, la mère ferme les yeux pour mieux voir ce qui lui reste encore à faire. Il lui reste encore à faire un homme avec un petit enfant d'un an. Pour cela, d'abord elle va le dégager d'elle-même en le sevrant. Il faut mettre les petits enfants en liberté comme les petits chevreaux pour qu'ils puissent cabrioler parmi les choses et brouter les feuillages et boire les ruisseaux. Donc les mères leur apprennent à marcher. Ensuite on les envoie à l'école pour y connaître des livres pleins de science qui donnent des idées utiles. Or il a douze ans: il est un grand garçon qui vient d'être reçu le premier au certificat d'études primaires, et qui va toujours en classe pour se perfectionner. Il lui semble qu'elle le voit descendre avec ses cahiers sous le bras. Il a une grosse tête comme les enfants très intelligents, des yeux qui brillent et qui regardent avec tant d'attention que non seulement l'on dirait qu'ils regardent mais encore qu'ils écoutent; il a aussi le front clair et dégagé, mais il a surtout une bouche naïve et confiante qui s'entr'ouvre et qui semble s'entr'ouvrir à la vie. A ce moment, les enseignements de la mère vont cesser. L'enfant est en route pour sa destinée: il n'y a plus qu'à le laisser marcher. Elle voit cela dans l'avenir comme un beau résultat, si beau qu'il l'emplit de clarté et qu'il lui donne du courage pour son travail d'éducation quotidienne. Chantez, joli cœur de la mère, comme un oiseau perché sur une branche, le clair avenir qui s'étend de vos yeux, qui coule, qui brille, et qui est un ruisseau s'en allant à la rivière!

Elle va sevrer son enfant. L'enfant qui tette est bien faible. Il est trop délicat pour boire aux sources de la nature, car la vie est faite pour les hommes et nous offre de gros aliments. Ces aliments, la mère doit les absorber et en extraire quelques aliments simples qui formeront un lait substantiel. Il tettera le lait blanc qui dans son corps s'épandra, afin de s'associer à sa chair molle. Vous voyez bien que si la vie est faite pour les hommes, du moins elle sait ménager les petits enfants.