Mais il faut le sevrer, et c'est un terrible drame: celui qui vivait du lait de sa mère était heureux de sa douceur. Blanc, simple et pur, semblable à une caresse, le lait que l'on tette vient en nous, issu de la source de toutes les bontés. Nous sevrer, c'est déjà commencer à nous faire quitter notre mère. C'est aussi commencer à nous jeter dans la vie. Oh! le savez-vous, cette habitude que nous abandonnons, comme elle était délicieuse! Il y a des hommes qui pleurent lorsque leur maîtresse les a quittés parce qu'ils ne retrouveront plus, le soir, en rentrant dans leur chambre, ses bras ouverts et ses lèvres tendues qui avaient ce goût rouge des grands baisers d'amour. Et toi, tu pleures, mon petit enfant, tu pleures pendant des jours, et tu ne veux rien voir, et tu ne veux rien entendre, et tu fermes les yeux, et tu te crispes. Tu as une grande douleur, et qui te met en colère. Mais il le faut, vois-tu. Ta mère voudrait bien céder à ton envie. Non. Il faut que l'on te sèvre. Tu pleures, petit, mais sache donc que si l'on fait cela, c'est pour ton bien. Et pendant huit jours, tout hébété, secoué de sanglots, tu bouderas, tu ne voudras plus rien comprendre aux choses de ce monde.
Maman perdait la tête parce que c'était une douleur sans trêve. Je me réveillais la nuit pour pleurer. Elle avait pourtant deviné le bon remède: me montrer des spectacles brillants. Le cœur d'une mère est comme un gros volume de science: un gros volume de médecine simple et naturiste. Elle pensait: Je vais lui faire voir que la vie est belle et il connaîtra alors qu'il y a d'autres bonheurs que de téter sa mère. Son chagrin s'apaisera, sa douleur sera calmée, et j'apercevrai bientôt trois petits bonheurs dans ses yeux, dans sa chair et dans son cœur. Petit bonheur dans ses yeux: un jour, elle acheta des images de soldats. Elle les étala devant moi, et sans doute il y avait des fantassins bleus et rouges, officiers et soldats, des cuirassiers aux cuirasses éclatantes et des dragons pleins de bottes. Elle disait: Vois-tu, le monde est habité par de beaux militaires, et c'est charmant. Ils sont tout couturés d'or, ils sont beaux comme les beaux oiseaux aux plumes de couleur, et ils paradent. Je ne comprenais pas. Mais les uniformes militaires sont à la portée du cerveau des enfants. Et ceux-ci me plaisaient parce qu'ils étaient gais et criards. On voit ainsi un amant désolé oublier au milieu des tapages l'image pénétrante de Celle qui le quitta.
Alors je m'habituai à vivre en mangeant de la soupe. Petit bonheur dans sa chair, pensait maman. C'était surtout de la soupe mitonnée dans laquelle le pain devient doux, liquide et glissant. Il y avait aussi de la bouillie nourrissante et délicate. Je connus donc les aliments, et bientôt, je leur trouvai une grande douceur.
Une nouvelle phase de mon existence commençait: on m'apprit à nommer les objets en même temps qu'à marcher. Vocabulaire enfantin! Mots des petites bouches maladroites! Ça n'a pas forme humaine. C'est d'un imprévu ravissant. Il prononce à sa façon, et sa façon est de dire simplement les choses, comme elles lui viennent. Il y avait des choses que j'appelais: Bu, d'autres que j'appelais: Ba, d'autres encore que j'appelais: Poum! J'étais bien calmé maintenant. La bonne soupe mitonnée me faisait une chair plus ferme et dans laquelle mon cœur vivait. Petit bonheur dans son cœur, pensait maman. On le voyait bien, dans mes yeux brillants et dans mes mains qui touchaient à tout. On le comprenait surtout parce que mon intelligence éveillée s'emplissait de science. Ah! il ne faut pas longtemps pour consoler un enfant! Et le moyen, c'est de lui faire connaître plus intimement le monde. Le monde, fleuri comme un jardin, est plein de bruit, et puis des bêtes l'habitent qui sont simples et bonnes. Les enfants aiment les bêtes. Je vais vous dire pourquoi: les bêtes ont un cerveau ignorant et naïf, de sorte que les petits enfants les aiment parce qu'ils sentent qu'elles leur ressemblent.
Il y a l'âne aux grandes oreilles qui bougent. Il y a le bœuf et la vache qui sont si pacifiques que l'on dirait que le bœuf est le mari et que la vache est la femme. Il y a les bons moutons couverts de laine. Il y a les poules qui sont un peu folles. Mais il y a surtout les petits veaux que l'on aime parce qu'ils sont des enfants. On m'apprit à les connaître. Lorsqu'on sait imiter les bêtes, on les connaît bien mieux.
—Comment fait le petit l'âne?—Hi han!
—Le petit veau?—Meu eu eu...
—La poule?—Kate kadette!
Ainsi je reconnaissais les objets pour les avoir vus et pour les avoir touchés. Je mangeais des aliments solides. Je connaissais des soldats. J'imitais les animaux. Je percevais toutes sortes de choses dans la vie. J'avais quinze mois et j'étais fort. Et donc, attiré par ce qui m'entourait, je devais marcher. Il y eut bien des essais auparavant, mais il leur manquait le désir ou la volonté sans quoi rien ne se fait.
Cela se fit un matin, dans la boutique de mon père, pendant que maman épluchait des pommes de terre. On m'avait assis par terre et je regardais autour de moi. Les épluchures en spirale se balançaient autour du couteau de maman et formaient un spectacle attachant. Alors je fus debout, et me voici, marchant vers les épluchures, parce qu'elles représentaient quelque chose de la Vie qui me tentait et parce que j'étais déjà un homme qui veut conquérir ce qu'il désire.