Messieurs et mesdames, vous ne savez pas, mon petit garçon, eh bien! il marche tout seul! Ça lui a pris l'autre jour pendant que j'épluchais des pommes de terre. Il était assis. Il s'est levé et il est venu à moi. J'ai cru que mon cœur était du soleil, tant je sentais de bonheur. Messieurs et mesdames, mon petit enfant est un homme, et j'en suis fière. Voyez-vous, j'ai travaillé pendant longtemps et j'ai bien fait. J'ai travaillé le jour et la nuit. Le jour, je prenais son âme en ma main pour la pétrir, et la nuit, je le consolais si quelque chose de noir le faisait pleurer. Messieurs et mesdames, il marche tout seul maintenant. Il se dresse sur ses jambes, il se remue, et le voilà parti. Il s'en va vers tout ce qui l'entoure. Il marche au milieu du monde, gravement. C'est ainsi, je pense, qu'en arrivant au Paradis, les bienheureux, parmi les parterres se promènent, regardent, touchent aux fleurs pour ce divin plaisir de se sentir exister dans un lieu clair où c'est jour de fête avec des bouquets.
CHAPITRE DEUXIÈME
J'ai bien mal parlé de toi, ma bonne maman. Il me semble qu'on doit le sentir. J'ai parlé des mères ordinaires qui sont des femmes merveilleuses, avec des mains pour les langes, mais j'ai mal parlé de toi, ma bonne mère au bonnet blanc, qui vivais auprès de moi comme auprès de quelque chose d'essentiel. Il n'y a pas assez de bonheur dans mes phrases, pas assez de piété dans mes sentiments. Y a-t-il même assez de bonté pour plaire à ton cœur? Oh! maman, je voudrais mettre ici des mots blancs comme ton bonnet, des idées pures comme ton front, des émotions simples comme ton corsage et l'image d'une vie de travail qui fît penser à ton tablier bleu! Je voudrais surtout qu'il y eût tout plein d'amour pour toi afin que chacun dise:
—Sa mère était si bonne qu'il l'aimait par-dessus tout au monde.
Ceci, je voudrais que chacun le dise. Mais je voudrais encore que tu penses:
—Mon fils est un bon fils qui m'aime et qui parle de moi.
Et ce livre, maman, je l'écris pour que tes mains le touchent, pour que tes yeux le lisent, et pour qu'il plaise à ton cœur.
Lorsque j'avais deux ans, maman, tu étais forte comme une force de Dieu, tu étais belle de toutes sortes de beautés naturelles, tu étais douce et claire comme une eau courante. Tu étais pour moi la plus complète représentation du monde. Je te vois et je te sens. Tu ressembles à la terre facile et calme de chez nous qui s'en va, coteaux et vallons, avec des champs et des prés de verdure. Tu prends ton enfant sur ton sein, tu le caresses, tu es bienfaisante, et c'est bon comme lorsqu'un homme, un dimanche soir d'été, se couche à l'ombre d'un chêne. Il m'est impossible d'imaginer le monde sans toi. Tu es le ciel qui s'étend au-dessus de nous, frère bleu de la plaine. Tu es là, autour de mon cœur, avec un amour également bleu et qui va plus loin que l'horizon. Je pense que la vie est heureuse et légère, qui met auprès de nous une mère attentive. Une mère attentive qui nous regarde, une mère délicate qui nous sourit, une mère forte qui nous prend par la main. Je pensais à bien d'autres choses encore, que je ne sais plus. Tu étais surtout, maman, un large fleuve tranquille qui se promène entre deux rives de feuillages, sous des cieux calmés. J'étais une barque neuve qui s'abandonne au beau fleuve et qui a l'air de lui dire: Emmène-moi, beau fleuve, où tu voudras. J'ai mis ma vie sur la tienne parce que je sais que tu connais de beaux pays où l'on se trouve heureux. Et tel j'allais. Et je voyais le monde en passant parce qu'il se mirait dans ton sein.