Maman, je te regarde avec attention. Comme on le dit dans nos pays, mes yeux s'ouvrent comme des portes de grange. C'est pour laisser passer ton image, semblable au chariot de foin qui nourrira les excellentes bêtes de l'étable. Tu entres en moi avec ton visage, tes vêtements et tes gestes, et tu t'y installes à jamais, et tu es chez toi, dans une maison que tu ordonnas. On y voit ton bonnet blanc qui te coiffe, comme un toit modeste la maison d'un bon homme, ton corsage noir où des aiguilles sont piquées, ton tablier bleu, de travail et de simplicité. On y voit tes jupes aussi, tes pauvres jupes couleur des choses et qui ne craignent pas la poussière. Voilà, maman, et je comprends que si tu n'es pas parée, c'est parce que la vie des femmes se compose de besognes plutôt que de toilettes. Je comprends, c'est-à-dire que j'amasse les éléments qui aujourd'hui me font comprendre. Et je me dis encore que le costume que tu portes, c'est l'uniforme des mères.

Maman! Tu marches au milieu des choses. Je vois des objets que tu ranges, d'autres que tu époussètes et des meubles dont tu prends soin. Je ne comprends pas bien ce que cela signifie, mais je comprends que c'est une tâche importante et difficile. Rangements, soins domestiques, simples besognes de nos mères, de l'aube au soir c'est vous dans la maison! Vous passez sur la cheminée, sur les meubles et partout, vous accompagnez maman comme une qualité nous accompagne. Vous établissez une harmonie claire entre les chaises, la table, les lits, l'armoire, simples choses, et qui est si belle que l'on ne concevrait pas qu'il en fût une autre. Oh! ne croyez-vous pas que c'est comme ceci, la place de nos meubles, et qu'un rien troublerait leur harmonie comme un rien troublerait l'harmonie de l'Univers. N'est-ce pas, il y a le Bon Dieu du monde, mais une mère, c'est le Bon Dieu de la maison.

Mais surtout, maman, tu étais ma citadelle. Magnifique et calme tu te tiens debout sur la colline et ton enfant n'a pas peur lorsqu'il va dans la vallée. Pourtant tu n'es pas une forteresse aux grands murs et compliquée pour la défense, non, et tu n'as pas cet air grondant des remparts pleins de canons. Mais tu te dresses sur la colline, robuste et grave comme un guerrier, et assurée. L'on voit que tu es là et l'on se dit: C'est là-haut celle qui domine la campagne et qui garde son petit contre les méchants. Je me rappelle encore qu'il y a dans notre église un grand saint Georges à l'épée auprès d'une petite cathédrale. Il me semble que tu portes dans tes mains la forte épée du grand saint. Et moi, cathédrale, je laisse chanter les petits Jésus de mon cœur: le mal ne peut pas venir lorsque veille le grand saint Georges.

J'avais deux ans et demi, maman. C'est l'âge essentiellement clair où les petits enfants se promènent dans la vie avec des lueurs. Ils ont de jolis désirs qui les emportent comme des feux follets dans la plaine. Ils courent sans savoir pourquoi auprès des gens et des voitures, ils s'arrêtent capricieusement, non pas parce qu'ils sont fatigués, mais parce qu'il faut bien s'arrêter quelque part. Vois-tu, maman, ils sont sauvages. Sauvages, ô petits sauvages, vous êtes bien doux aussi et vous vous arrêtez comme les feux follets au pied des croix pour vous prosterner aux pieds de Dieu. Vous accourez vers votre mère, vous mettez la tête dans ses jupes et, fermant les yeux, vous vous sentez tout couverts de tendresse. Un enfant de deux ans et demi est fait avec du mouvement, des rires et de l'amour.

Il s'éveille à sept heures du matin. Il semble venir de très loin et cela fait penser que la nuit est une vieille femme qui, chaque soir, engloutit les petits enfants. Mais lorsque son âme mobile revient à la vie, bien vite elle s'harmonise avec le soleil rajeuni. Il ignore que l'on peut vivre de beaux instants, assis ou couché, à condition de penser à des choses. La vie consiste à jouer des pieds et des mains dans la maison, dans la rue ou dans les champs. C'est aussi ce que croient les animaux, et ils n'ont pas tout à fait tort, car Dieu nous a mis au monde pour que nous nous servions le plus possible de notre corps. Il veut se lever tout de suite, afin de ne pas perdre de temps. Maman, il faut te dépêcher: ton enfant, assis sur sa couche, n'est pas très patient. Tu n'avais pas encore remarqué que les enfants sont égoïstes, qui dérangent leurs mères des besognes importantes du ménage.

Il est levé: regardez-le. Sa grande chemise de nuit comme une tunique est décorative, mais il n'en a souci: il s'élance et bat le sol de ses pieds nus tandis que sa traîne le suit en balayant la maison: Petit fou, tu vas t'enrhumer. Sa mère court après lui, le saisit par un bras, l'entraîne, l'asseoit sur ses genoux, et il remue encore. Vous qui croyez à des nécessités, vous mettez gravement vos bas, sachant que pour vivre il faut avoir des bas. Mais lui ne connaît rien que le mouvement qu'il veut se donner, et pendant que sa mère lui met ses bas, il remue les jambes impatiemment. Ceci veut dire: Ne vois-tu pas que tu m'ennuies: j'ai des bras et des jambes, c'est assez; or, mon désir m'appelle, et c'eût été un bel instant de ma vie celui que tu consacres à me mettre des bas.

Dans la bonté matinale, les jeux des enfants de deux ans et demi brillent au soleil. Ils sont faits avec des pâtés de sable si l'enfant est sage, et avec des promenades ou des pas de course quand il est agité. Leur mouvement se compose de gestes maladroits qui se mêlent et s'embrouillent comme les sentiments d'une âme indécise, mais il est plein de vie comme les désirs d'une âme naissante. Petits pâtés avec des petits seaux: c'est une occupation sérieuse pour laquelle on s'assied et qui contient un peu d'esthétique: une esthétique de petits pâtés. Promenades et pas de course: c'est une occupation glorieuse comme celle d'un Monsieur Va-t'en-guerre, qui vous remue et qui vous donne un air crâne parce que vous êtes un bel homme utilisant son corps. Ces spectacles laissent au cœur une grande clarté, et lorsqu'une mère se les rappelle elle se dit qu'alors il faisait un bien beau temps. Elles ont raison, les mères, car tout cela, c'est un seul sentiment de soleil, d'innocence et de bonté.

Puis il faut manger la soupe. La soupe aussi est embêtante, qui vient prendre les petits aux moments de leur joie pour leur rappeler qu'il y a des actions nécessaires. Comprenez-vous: au beau milieu d'un enthousiasme on redescend au terre à terre de la soupe quotidienne. Un beau matin, alors qu'il faisait une expérience de chimie, on rappela à l'illustre Monsieur Pasteur que ce jour même il avait promis de se marier. Le bon savant dut penser: Voilà qui est désagréable et je voudrais bien que le mariage n'eût jamais été inventé. Semblablement l'enfant se dit: Au diable la soupe et ceux qui ont imaginé de la manger! Il se met à la besogne pourtant. Les enfants gâtés, à deux ans et demi, ne savent pas manger seuls. Alors, comme les petits oiseaux, ils ouvrent le bec et leur mère y met la pâtée. Mais ce qui est facile pour les petits oiseaux attentifs ne l'est point pour les petits enfants joueurs. Continuellement occupés d'autres choses, ils regardent partout et leur tête suit leurs yeux, si bien qu'une mère doit prendre garde pour ne pas mettre la cuiller dans le nez, dans l'oreille ou dans les yeux, au lieu de la mettre dans la bouche remuante.

Tout n'est pas fini qu'il s'échappe déjà; oh! qu'il n'aille pas trop loin, avec sa pauvre ignorance, au milieu de notre monde compliqué. Il y a des choses dangereuses: des voitures et des cailloux, des voitures aux roues méchantes et des cailloux qui vous attirent pour vous faire tomber. Et puis, le plus petit trou d'eau est un endroit de mort qui attend sa victime. Car la rue, comme une créature mauvaise, fait du mal aux petits enfants. Reste devant chez nous, auprès de moi, répète la mère. Elle est une gardienne. Maman, je l'ai dit, tu étais ma citadelle. Je ne voulais pas m'éloigner non plus, à cause de différentes peurs que j'avais. A deux ans et demi, je craignais les chats. Ils ne sont pas rassurants, eux qui sont pleins de mouvements vifs, et dont les dents et les griffes contiennent une méchanceté diabolique. Que l'un d'eux s'approche, j'accours vers maman sans lui avouer mes craintes, car nous avons notre fierté, et là, auprès des bonnes jupes, je sens qu'une main s'étend au-dessus de ma tête, qui repousse les dangers. Je n'étais pas bien tranquille non plus lorsque des mendiants passaient avec de grands sacs où il y a place pour les enfants déplaisants.

Tant d'hommes ont des intentions que l'on ne connaît pas. Visages enfermés dans des barbes épaisses, j'en voyais quelques-uns qui auraient pu me prendre et m'emporter je ne sais où. Parfois maman leur disait: Emmenez-le donc, vous me débarrasserez, mais je vous réponds que vous ne ferez pas une bonne acquisition. Je riais à moitié pour faire comme elle, mais je tremblais à moitié aussi parce qu'on ne sait pas ce qui peut arriver.