Je n'ai jamais été brave, ayant possédé toujours une grande imagination. C'est qu'en effet l'imagination nous montre la vie, de cieux, de femmes et de douleurs parée, qui nous font sentir la mort comme une caverne noire sans femmes et pleine d'oublis. On hésite à s'aventurer sur son chemin. Ainsi n'étaient point mes réflexions de petit enfant, mais je songeais pourtant à des supplices d'oreilles et de nez coupés, d'yeux crevés, de langues arrachées, à des captivités dans des armoires ou dans des sacs et à des bêtes féroces qui vous mordent pendant des années. Je me disais: Il faut te méfier. Les événements nous guettent, et quelque chose peut venir te prendre par le bras pour te conduire quelque part où tu serais très mal. Ne t'éloigne pas trop de ta mère qui saura te défendre.

Quand midi sonnait, heure de l'appétit, je ne me laissais pas appeler deux fois à déjeuner. Les bons exercices matinaux sur qui passe l'air frais des villages emplissent le corps de santé. J'ai faim, maintenant. Nous n'avons pas de grande chaise pour enfant, me voilà sur une chaise ordinaire et la table me vient au menton. Cela ne fait rien, puisqu'il s'agit de manger et non pas d'être à son aise. Et puis il ne disconvient pas qu'un objet manque dans une maison lorsque son absence nous apprend à nous gêner un peu. Mon père disait: Vois donc, il a l'air d'une petite grenouille qui sort la tête de l'eau. Tant pis, la petite grenouille est pleine d'appétit et il faut voir la joie de maman. Elle me met les bouchées dans la bouche et l'une suit l'autre. Elle pense: C'est bien heureux, et ce soir il aura de la force pour jouer et courir. Elle m'encourage: mange, mon petit, tu deviendras bien grand.

Mais après le repas je suis alourdi. On comprend alors combien est faible l'énergie d'un enfant. Il n'y a pas longtemps vous aviez devant vous un petit garçon éveillé qui tournait autour de vos jambes pour qu'à ses jeux vous joigniez les vôtres. Regardez-le maintenant, sur les genoux de sa mère, las et empâté, qui s'endort. Maman écarte ses ailes qui me couvent et agrandit son cœur qui s'apitoie. Elle m'aime davantage à me savoir fragile et lorsqu'elle me porte au lit, c'est en silence, avec une âme qui me protège, qui me sourit et qui tremble.

A trois heures, je m'éveille. L'après-midi s'étend sous le ciel calme et les heures se suivent, égales et glissantes, comme de belles personnes dorées. On les voit passer dans la rue et s'asseoir et s'avancer avec l'ombre. Tout est doux, et je vais jouer encore. Mon père fait des sabots et son bruit nous donne du courage. Maman coud sur notre seuil, bonne et appliquée. Je suis auprès d'elle avec deux petits pieds qui marchent et deux grands yeux qui regardent. Ils sont clairs ces soirs de mon village et me donnent un enseignement simple de la vie. Les bêtes, les voitures et les gens passent. Vous, chiens flâneurs, vous faites les quatre coins de la rue en inspectant les tas d'ordure comme des agents de la voirie. Vous m'inquiétez un peu, mais je pense qu'au fond, vous êtes des bêtes pacifiques qui ne pensent qu'à manger. Il y a les vaches aux grands pas solides qui marchent sans faire de manières. Les chevaux que l'on emmène chez le maréchal ferrant ont quatre jambes qui sautent. Mais j'aime surtout les petits cochons roses, parce qu'ils ont l'air d'être en jambon.

Il y a aussi les voitures à âne sur lesquelles sont assises une femme et une petite fille, et qui montent la côte si lentement qu'elles doivent s'ennuyer. Maman me surveille et craint que je n'aille me fourrer sous les roues. Mais il y a les voitures à cheval qui vont très vite et l'on comprend à leurs grelots que quelque chose d'important va passer. Alors maman a peur et m'appelle. Méfiez-vous, petits enfants, des voitures orgueilleuses, car elles vous feraient du mal pour montrer qu'elles en ont le pouvoir.

Et puis, j'ai des amis. Avec son grand tablier de cuir, son chapeau affalé et sa pomme d'Adam comme une pomme qu'il ne peut avaler, c'est Limousin le charron, qui se dandine et se balance. Il me fait rire, lorsqu'il se campe et, de sa voix qui lui passe par le nez: «Tu n'as pas l'air de t'ennuyer.» Il est grave, drôle et profond et l'on dirait Polichinelle énonçant une vérité. Je le vois marcher: ses bras écartés tiennent la largeur de la rue et ses grandes jambes sont cotonneuses et ses grands pas sont très lents.

Voici le vieil épicier aux lunettes et sa voiture à bâche et son âne blanc. Il sort sa tête de sous sa bâche et me regarde avec des yeux si familiers que je l'appelle mon oncle Charles. Il est un bon vieil épicier joyeux qui vend de l'huile et du chocolat dans la campagne et qui chemine doucement, parce qu'il ne désire rien. Je l'aime comme il faut aimer ceux qui conservent une voix gaie pour les petits enfants.

Mais au-dessus de tous, le maréchal ferrant est bon comme un grand-père. Lui, c'est mon vieux, et sa femme, c'est ma vieille, l'un avec sa grande barbe blanche et l'autre avec un bonnet sur sa tête riante. Ils habitent une maison noire et une forge calme où la soirée s'arrête et s'amuse comme une personne qui donne des coups de marteau sur une enclume. Que j'ai passé d'heures à leurs côtés! Mon vieux m'apprend deux ou trois choses réjouissantes qu'il connaît. D'abord, il m'enseigne des plaisanteries sur moi-même par lesquelles j'apprends qu'il fait bon vivre et se soigner. Il m'agace si je mange et me dit: «Ton ventre, c'est un bienheureux», ou bien: «As-tu fini de manger les confitures? Il faut te dépêcher. J'ai vu un chat qui rôde autour de la maison, et les chats sont des voleurs.» Je n'y crois pas beaucoup, mais l'amour des confitures et la peur des chats se combinent et me poussent vers maman. Elle me rassure: «Mais non, mon petit. Je suis à côté d'elles, avec un bâton pour les défendre, et quand le chat viendra, je le tuerai.—Oui, maman.» Il faut de grands châtiments pour les grands crimes, et je ne sais pas que la vie d'un chat vaut mieux qu'un peu de friandise. Je reviens trouver mon vieux: Ça n'est pas vrai. Petite confiance trompée, mon vieux en est ému. Alors il me saisit à pleins bras, puis avec sa bouche et sa barbe, il me baise à grands coups. Et sa bouche est molle et chaude, et sa barbe, comme les choses qui ont beaucoup vécu, est pleine de douceur.

C'est ainsi que les joies et les jours s'accompagnent et qu'un bonheur est dans la maison des miens. L'on s'asseoit, l'on se repose et l'on songe: notre petit garçon commence à se débourrer. Il marche couramment, il parle, il connaît des jeux et il comprend des histoires. Le monde lui entre dans les yeux et dans les oreilles. Il va dans la rue, devant notre maison et, comme une poule picore entre tous les pavés, il s'arrête et cueille quelque sensation des choses. La Vie l'entoure lorsqu'il se promène. Nous n'avons plus qu'à le laisser pousser. L'eau, le soleil et la terre le feront fleurir, puis il aura des fruits, car les hommes sont pareils aux arbres et portent des fruits qu'une créature de Dieu vient ramasser, afin d'assimiler un peu de leur substance.

Bons parents, ne vous endormez pas. Voici ce qui arriva au petit Auguste. Le petit Auguste avait trois ans et vivait en face de notre maison, chez ses parents, une vie délicate d'enfant malade. C'était une maladie de cœur qui le faisait pâle et bon. Il ne se promenait pas beaucoup dans la rue et ne courait pas et ne criait pas non plus, mais on le voyait auprès de sa mère, d'un air triste. On voudrait toujours les embrasser, ces enfants malades, et le petit Auguste plus que les autres, parce que le médecin avait dit qu'il était bien fragile. Ses parents le soignaient avec toutes sortes de précautions. Mais la Nature se rit de nous et nous en prépare un nouveau, lorsqu'elle nous désigne un danger.