Nous étions deux amis. Il mettait de l'animation dans ses manières et je mettais de la douceur dans les miennes. Il faut se promener quelquefois, alors je ralentissais mes pas pour ne pas le fatiguer pendant qu'il précipitait les siens pour ne pas me faire perdre de temps. Nous ne causions guère, mais chacun de nous était heureux d'être en face des événements accompagné d'un petit garçon de son âge.
Or il y avait une cave dans une ruelle voisine et dans cette cave était une fontaine où les femmes parfois lavaient leur linge. Il y venait un peu de lumière et c'était assez.
Un jour le petit Auguste dit:
—Ma maman est à la cave.
Nous partîmes. La cave nous attirait comme un beau spectacle. Maman du petit Auguste, je connais deux petits garçons qui seront contents de vous voir. Nous arrivons. La cave est toute noire. Nous marchons. Nous ne savions pas, nous, qu'il ne faut pas marcher dans l'ombre. Deux enfants sont là. Soudain le petit Auguste tombe dans la fontaine. Je le suivis, mais j'eus le temps de me raccrocher aux parois. C'était un vieux bassin maçonné où quelques pierres tombées formaient une fissure dans laquelle je pus mettre mes pieds, tandis que mes coudes s'appuyaient au sol. Tout cela s'accomplit comme un coup de tonnerre. L'ombre, l'eau, l'ignorance, la faiblesse et la peur se tenaient à mes côtés ainsi que des êtres noirs et me faisaient du mal. Je criais. Toute mon énergie était dans ma voix. Je criais pour appeler, mais aussi pour oublier un peu. Entre deux cris j'avais le temps de penser et c'était affreux. On ne sait pas comment est fait le danger lorsqu'on a trois ans. Je pensais: Dans la fontaine habite un ours. Le petit Auguste est tombé, l'ours l'a mangé. Si je tombe à mon tour, l'ours me mangera. Je sentais au-dessous de moi quelque chose de noir qui était une tanière et dans laquelle s'accomplissait un drame. Il y avait de la mort, de la nuit, mais surtout il y avait de la souffrance. Il semblait qu'on me tirât par les pieds pour m'y mêler. Alors je criais sans cesse. Contre le danger, mes cris étaient ma seule arme et j'en usais, à la briser. Je criais avec toutes les forces de mon corps. Comme un homme combat pour ne pas mourir, je criais avec mes pieds, avec mes bras, avec ma tête, avec ma voix.
Enfin mes cris furent entendus. Maman accourut, comme accourent les mères, mettant de l'énergie à courir autant que j'en mettais à crier. Qu'est-ce qu'il y a, mon Dieu, qu'est-ce qu'il y a? Il y avait son petit enfant qui était tombé dans une fontaine et qui allait bientôt mourir. Il était là si faible, cramponné aux parois, au-dessus de la mort. C'est un grand malheur, mon Dieu. Elle me saisit, et toute tremblante encore, elle se prend à crier. Le petit Auguste, dans l'eau, elle n'avait pas la force de le chercher. Elle crie. Les pauvres femmes des villages qui n'ont jamais rien vu, plient sous la main de Dieu et attendent, en pleurant, la fin de leurs malheurs. Les voisins arrivent. Voici la maman du petit Auguste. On le retire. Elle le prend, elle court, elle est folle. Petit Auguste et sa maman: on le couche tout blanc dans son lit et sa mère est debout qui ne sait plus rien faire parce que son enfant ne peut pas s'éveiller.
Le médecin ne le ramena pas à la vie. Dieu est un trompeur. Voyez-vous ce petit Auguste, il le pétrit avec une chair blanche et lui donne un cœur malade pour que sa mère lui fasse prendre des médicaments. Elle ne craint plus rien lorsqu'il a bu ses potions. Et un jour, alors qu'on l'a soigné et qu'on espère, Dieu met la mort dans une fontaine pour attirer le petit enfant. La mère reste seule et toute la vie elle pleure en disant:
—Je lui faisais prendre des remèdes. Il aurait fallu simplement fermer la porte de la cave. Mon Dieu, mon Dieu, si j'avais su...