«Un jour que j'étais seul dans le cabinet de Floride et qu'elle expliquait cet endroit de Télémaque où l'amour d'Eucharis est exprimé avec des traits si naturels, j'eus l'imprudence de lui demander si cette lecture était de son goût et si elle en apercevait toute la délicatesse.—Oui, monsieur, me répondit-elle; je lis ce livre avec beaucoup de plaisir; depuis que mon père me l'a donné, je ne le quitte qu'avec regret et je le reprends toujours avec empressement. Dans le couvent de Lisbonne où j'étais, j'ai lu plusieurs romans, mais je donne à celui-ci la préférence; il m'a touchée plus que les autres.—Oserai-je, lui dis-je avec émotion, vous demander quels sont les endroits qui vous frappent le plus? Elle me fit réponse que le morceau qu'elle expliquait actuellement renfermait bien des beautés.—Mais, repris-je, ne trouvez-vous pas qu'il est un peu trop tendre et qu'il serait capable d'allumer dans un jeune cœur un feu qui fait en peu de temps beaucoup de progrès?—Vous m'étonnez, s'écria-t-elle en riant; je n'aurais jamais cru qu'un cavalier français pût blâmer un livre si bien écrit.—Pardonnez-moi, lui dis-je fort déconcerté, si je me suis mal énoncé; loin de blâmer le livre que vous lisez, je pense que l'auteur ne pouvait traiter son sujet avec plus de retenue.—Ainsi, reprit avec un sourire moqueur mon écolière, vous avez donc prétendu par votre question connaître si mon âme est sensible? Je n'osais parler; animé de cette passion que j'étouffais depuis si longtemps, je la regardais, et mes yeux avouaient ma défaite.»

Fénelon! à quoi devais-tu servir!

Malgré tous les soins qu'il se donna pour empêcher la duchesse de Silvia et Floride d'être jalouses l'une de l'autre, Wilfort ne put y réussir; accorder la préférence à la fille ou à la mère, c'était s'exposer à la vengeance de celle qui se serait crue méprisée. Dans la crainte d'une goutte de poison ou d'un coup de poignard, cet amant trop favorisé prit le parti de se sauver en Portugal. Là, non moins incorrigible que par le passé, il séduisit successivement deux filles d'un avocat chez lequel il logeait, une veuve toute confite en piété nommée Célie, une autre encore, madame Hortense, marchande d'étoffes de soie; mais cette dernière, à laquelle il avait eu la gaucherie de promettre le mariage, n'entendit pas aisément raison et tira de lui une vengeance cruelle. «Un soir, à dix heures, je fus pris dans mon lit, lié comme un criminel, et conduit, après plus d'une demi-heure de marche, dans un séjour dont l'entrée me fit trembler. On me mit dans une petite chambre où les grilles, les verrous et les clefs n'étaient pas épargnés. Un frère dominicain m'apprit que j'étais prisonnier de la sainte Inquisition, m'avertit de prendre en patience cette petite affliction et de me soumettre à la nécessité.»

Le conseil était sage, Wilfort le suivit. Après vingt mois et quatorze jours de captivité, les portes s'ouvrirent devant notre galant, qui, se trouvant sans ressources (les geôliers l'avaient débarrassé, au moment de son arrestation, de douze doubles louis qui étaient dans ses poches) et ne sachant plus où donner de la tête, promena son désespoir jusqu'à Florence, où il crut ne pas pouvoir mieux faire que de s'associer avec les comédiens du grand-duc. «C'est là, dit-il en terminant sa Confession générale, c'est là, ma chère Babet, que j'ai eu le bonheur de te voir. Ton père, chef de la troupe, n'a pas voulu me recevoir sans avoir auparavant éprouvé mes talents pour le théâtre. J'ai représenté dans l'Andromaque de Racine. Tu jouais le rôle d'Hermione et moi celui de Pyrrhus; je me voulais du mal de feindre pour Andromaque une préférence que mon amour te donnait. Tu m'as écouté, Babet; je t'ai plu, cher et charmant objet d'une ardeur qui surpasse toutes celles que j'aie jamais ressenties; tu n'as pas dédaigné le présent de mon cœur. A vingt ans vertueuse, ce qui est un miracle chez les actrices, tu m'as reçu comme amant, comme époux. Épris des mêmes flammes, nés l'un pour l'autre, qui pourrait nous désunir et troubler un hymen préparé par les amours mêmes, qui sont garants de notre constance et de notre félicité?»

IX
LE ROMAN DU JOUR

Pour servir à l'histoire du siècle. Deux parties; à Londres, 1754.

Ce roman est le plus étonnant du monde, en ce sens que les peintures galantes qu'il offre au début sont interrompues soudain par des discussions théologiques et des expériences d'alchimie. Tout à l'heure il ne s'agissait que de madame Saint-Farre, charmante en robe de taffetas bleu, sur sa chaise longue; de la comtesse de Liges, en corset de nuit et en jupe de mousseline brodée; de madame Damonville, jeune veuve très-sujette aux distractions; maintenant il s'agit des jésuites, de la pierre philosophale, des schismes d'Orient et d'Occident, et cela pendant un demi-volume. L'auteur, dont le but me paraît difficile à comprendre, si tant est qu'il ait eu un but, cite sans propos Alciat, Paul Diacre, Jornandès, Eneas Sylvius dans son Histoire de Bohême, Rodolphe Hospinianan, Dumase dans la Vie de Marcelle, Œcolampade, Faustus Socinus, Léon l'Isaurien et Ezydès, roi des Arabes. On dirait un savant à qui l'on a enjoint, en guise de pensum, d'écrire un roman gaillard, et qui, sa tâche terminée, revient avec délices à ses études dogmatiques.

X
BIBLIOTHÈQUE DES PETITS-MAITRES

Ou Mémoire pour servir à l'histoire du bon ton et de l'extrêmement bonne compagnie, avec cette épigraphe: «Quid rides? Fabula de te narratur.» Au Palais-Royal, chez la petite Lolo, marchande de galanteries, à la Frivolité. 1762.

De l'esprit, et du meilleur; de la malice à fleur d'eau, de l'érudition dissimulée avec grâce, du raisonnement: voilà ce qui compose ce livre, agréable de tous points. Je considère comme un chef-d'œuvre, et comme le spécimen le plus étourdissant de la littérature des boudoirs, la notice sur l'abbé de Pouponville, qui termine le volume.