V
La scène du bouquet.

A madame Cheneau, à Saint-Pierre-les-Hauteaux, par Auxerre (Yonne.)

«Ma chère maman,

»Je suis aux cent coups de ne pouvoir pas t’envoyer tout de suite l’argent que tu me demandes par ta lettre du 28 de ce mois. Le blanchissage ne va pas, parce que le monde n’est pas encore revenu de la campagne. Madame Philippe, qui est pourtant une brave femme et le cœur sur la main, n’a pas pu m’avancer une semaine; elle m’a dit d’attendre à mercredi. Attendre avec une petite fille et ne faire que des demi-journées! Ça ne serait rien encore, si j’avais de la santé; mais les reins ont recommencé à me faire mal, et avec ça des étouffements qui me durent quelquefois toute la nuit.

»La petite devient bien gentille, excepté qu’il lui est venu des feux sur la figure depuis huit jours; mais le pharmacien m’a dit qu’il ne fallait pas s’en inquiéter, que cela passerait tout seul. Je crois que c’est la nourriture; Céline n’aura pas un bon estomac, elle aime mieux manger son pain sec qu’avec du hareng ou des radis noirs. Elle me dit d’envoyer des baisers à sa bonne grand’maman de Bourgogne, qu’elle ira voir au printemps prochain. Elle a bon cœur et ne se plaint jamais, quoique la pauvre enfant en ait souvent l’occasion. A la Saint-Charles, elle aura huit ans: c’est tout mignon, un corps blanc comme la neige. J’avais peur qu’elle ne fût nouée; mais, depuis sa dernière maladie, elle s’est bien développée; c’est une grande fille, à présent. Elle aura tes yeux, mais, pour le reste, son père tout craché; et cette ressemblance me met souvent les larmes aux yeux, comme tu penses. Alors, je lui dis: «Céline, va jouer en bas.»

»A propos de son père, j’ai eu une bien malheureuse idée le mois dernier. Tu sais que je ne peux pas m’habituer à l’abandon de cet homme qui m’a tant aimée et que j’ai vu pleurer si souvent à mes genoux. J’ai beau me faire une raison, c’est plus fort que moi. J’ai donc eu l’idée d’habiller la petite en bouquetière et de lui acheter des violettes; je lui avais mis sur la tête le petit bonnet que tu lui as envoyé au premier de l’an, et c’était le coiffeur qui avait arrangé ses cheveux; mais, depuis, je les ai fait couper, car elle en avait trop et ça la fatiguait. Enfin, elle était jolie à croquer, et tu aurais ri de voir ses petites coquetteries déjà.

»Nous sommes sorties toutes deux à trois heures, et nous avons été nous poster dans le faubourg Saint-Honoré. J’avais choisi un beau temps. Quand j’ai vu la porte cochère s’ouvrir, et lui tout seul dans sa voiture, j’ai dit vite à Céline de courir dans l’avenue Marigny et de lui présenter toutes ses violettes en disant: «C’est de la part de Louise!»

»Elle savait bien sa leçon, la petite futée! elle a fait arrêter la voiture; il a pris son bouquet avec étonnement et lui a donné un louis. De loin, je le regardais; j’avais la bouche dans mon mouchoir. En rentrant chez nous, j’ai dit à la petite: «Ce sera pour ta bourse, ma chérie.»

»Ah bien, oui! la misère!... Le surlendemain, il a fallu changer la pièce.

»Mais voilà le pire, ma chère maman. J’ai voulu recommencer onze jours après. Madame Philippe avait bien voulu, cette fois, me prêter une robe claire à sa fille, qui est de l’âge de la mienne. J’ai attendu une heure dans l’avenue. «Tiens! le voilà!» lui ai-je dit, pendant que mon cœur sautait et m’étouffait. Elle a couru comme l’autre fois; elle criait, elle tendait ses fleurs; mais le cocher l’avait reconnue, et il ne voulait pas arrêter. La petite y a mis de l’entêtement; elle a cramponné ses pauvres doigts à la portière, elle s’est accrochée et a vidé ses fleurs dans la voiture. Je lui criais: «Reviens! reviens!» C’est peut-être ça qui lui a perdu la tête. En lâchant, elle est tombée sur le pavé et s’est fait au front une bosse grosse comme le poing. Elle n’a pas souffert sur le moment; mais il lui prend quelquefois des douleurs qui doivent venir de là. M. Herel, notre voisin, m’a recommandé de soigner ça, parce que, dit-il, il pourrait bien lui venir un dépôt.