Un jour, comme on récitait certaines oraisons, après avoir planté je ne sais combien d'épées nues sur la fosse de ce cadavre, que l'on déterrait trois ou quatre fois par jour, suivant le caprice du premier venu; un Albanais, qui se trouvait là, s'avisa de dire d'un ton de docteur, qu'il était fort ridicule, en pareil cas, de se servir des épées des chrétiens.—«Ne voyez-vous pas, pauvres gens, disait-il, que la garde de ces épées faisant une croix avec la poignée, empêche le diable de sortir de ce corps? que ne vous servez-vous plutôt des sabres des Turcs?»

L'avis de cet habile homme ne servit de rien; le broucolaque ne parut pas plus traitable, et on ne savait plus à quel saint se vouer, lorsque tout d'une voix, comme si l'on s'était donné le mot, on se mit à crier, par toute la ville, qu'il fallait brûler le broucolaque tout entier; qu'après cela ils défiaient le diable de revenir s'y nicher; qu'il valait mieux recourir à cette extrémité, que de laisser déserter l'île. En effet, il y avait déjà des familles qui pliaient bagage pour s'aller établir ailleurs. On porta donc le broucolaque, par ordre des administrateurs, à la pointe de l'île de Saint-Georges, où l'on avait préparé un grand bûcher, avec du goudron, de peur que le bois quelque sec qu'il fût, ne brûlât pas assez vite. Les restes de ce malheureux cadavre y furent jetés et consumés en peu de tems. C'était le premier jour de janvier 1701. Dès-lors, on n'entendit plus de plaintes contre le broucolaque; on se contenta de dire que le diable avait été bien attrapé cette fois-là, et l'on fit quelques chansons pour le tourner en ridicule.

LA PETITE CHIENNE BLANCHE.

CONTE NOIR.

On raconte que vers le commencement du dix-septième siècle, on remarquait dans la forêt de Bondy, sur le bord du grand chemin qui traverse le bois dans la direction de l'Est à l'Ouest, deux grands chênes: dans le creux de l'un on voyait toujours une jolie petite chienne d'une blancheur éblouissante qui portait au cou un collier en maroquin rouge, enrichi d'une boucle, et de clous en or.

Cette petite bête paraissait endormie et ne semblait s'éveiller que lorsque quelque passant, surpris de voir un si joli animal, perdu au milieu du bois, s'approchait pour la caresser; mais quelque adresse qu'on employât pour tacher de la surprendre, elle se levait au moment qu'on croyait mettre la main dessus, alors elle s'éloignait de quelques pas en s'enfonçant dans le bois, et si, au lieu de la poursuivre l'on passait outre, elle revenait à sa place en regardant les personnes et remuant la queue: si l'on faisait semblant de revenir, elle se laissait approcher ayant l'air d'attendre, mais bientôt elle s'échappait comme la première fois et se rendait ensuite à la même place avec opiniâtreté; quelques personnes fatiguées de revenir inutilement, lui jetaient des pierres qui l'atteignaient, mais elle n'y paraissait pas plus sensible que si elle eût été de marbre, les coups de fusil même des gardes chasse ne la faisaient pas déloger, quoiqu'ils vissent leurs balles la frapper directement sans l'avoir blessée; enfin il était reconnu dans les environs que cette petite chienne était tout au moins un suppôt du diable, si ce n'était le diable lui-même. L'anecdote suivante jetta plus que jamais la terreur dans le voisinage, le bruit s'en répandit même dans toute la contrée.

Un jeune garçon âgé de dix ans fut envoyé par ses parens, faire des fagots dans le bois. Il ne revint pas à l'heure où sa famille se rassemblait pour déjeûner, mais comme on lui avait bien recommandé de ne pas aller du côté du grand chemin de l'est à l'ouest, et que ce jeune garçon était très-soumis aux ordres de ses parens, on ne s'en inquiéta que légèrement, et chacun retourna à son travail. A l'heure du dîner il ne parut point encore, on commença alors à soupçonner quelque malheur; enfin, l'heure du souper étant arrivée sans qu'il fut de retour, son père, nommé Jean Fortin, dit à son épouse:» Femme allume ma lanterne;. Enfans, donnez-moi mon fusil à deux coups, cherchez mes balles et ma poire à poudre. Je vais aller chercher votre frère, et si je ne rentre pas ce soir, couchez-vous; car je suis résolu de battre toute la forêt et de ne revenir qu'avec Célestin, c'est ainsi que l'on appelait le jeune garçon absent.—Mon père, dit l'aîné, grand gaillard de vingt ans, je viens avec vous.—Viens si tu te sens assez de courage, réponds Fortin; mais je te préviens que je vais droit aux deux chênes.—Vous n'y pensez pas, mon père, réplique Thomas; allons viens ou reste, reprends Fortin, quant à moi je suis décidé à périr ou à éclaircir cette diablerie. Il faut que je retrouve mon Célestin; il aura sans doute courru après cette maudite chienne; eh bien! je la suivrai aussi, et fut-ce le diable, j'aurai ses cornes ou il m'emportera, Thomas dit: partons.—Toute la famille tremblait et personne n'eut la force, ni peut-être la pensée, tant ils étaient effrayés, de s'opposer à ce téméraire dessein.

Ils partent donc: la nuit était des plus sombres; en vain Thomas avançait sa lanterne; ils se heurtoient à chaque instant contre les arbres, s'embarrassaient dans les ronces, revenaient sur leurs pas croyant trouver une issue et s'égaraient toujours davantage. Enfin ils atteignirent le grand chemin de l'Ouest, et alors ils marchèrent assez librement.

Il y avait déjà une heure qu'ils cheminoient en silence prêtant l'oreille, espérant entendre la voix de Célestin, sans qu'aucun bruit pût éclairer leur marche, les chênes fatals même ne paraissaient pas, Thomas dit à son père, je crois que nous les avons passés.—Non, dit Fortin, j'ai trop bien regardé à droite et à gauche et nous n'y sommes pas encore.—Cependant je croyais que nous avions fait plus de chemin.—Ne nous décourageons pas, reprit le père.—Ils marchent encore une demi-heure et les deux arbres ne paraissent point encore.

Pour le coup, dit Fortin, voilà qui me parait bien singulier; nous devrions être à l'autre bout du bois, il ne faut que cinq quarts d'heure pour le traverser tout entier, et voilà déjà une grande heure et demie que nous marchons, il faut nécessairement que nous ayons dépassé les deux chênes.—Retournons, dit Thomas: retournons, dit Fortin; mais dans ce moment il vint un si fort coup de vent qu'ils furent obligés de porter la main à leurs chapeaux. Le bruit extraordinaire qu'il faisait en sifflant dans les branches leur fit lever les yeux.—Voici les chênes, dit Thomas en tremblant de tous ses membres, et en effet Fortin reconnut les deux grands arbres qui se dessinaient dans l'ombre, et qui leur paraissaient être au plus à la distance de vingt pas.—Allons, Thomas, dit Fortin d'une voix assez forte, malgré qu'il ne fut pas très-rassuré lui-même, allons, dit-il, c'est à mon tour à marcher devant: en disant cela, il arme son fusil; marche droit aux arbres, Thomas le suit. Ils font environ trois cents pas, et les chênes qu'ils croyaient tout près, se trouvent à la même distance qu'auparavant; ils cheminent encore, mais à mesure qu'ils avancent, il semble que les arbres s'éloignent; la forêt paraît ne plus finir, Fortin entend de tous côtés des sifflemens comme si le bois était rempli de serpens. De tems en tems il roule sous ses pieds des corps inconnus; des griffes semblent vouloir entourer ses jambes, cependant il n'en est qu'effleuré: une odeur infecte l'environne; plusieurs êtres semblent se glisser autour de lui, mais il ne sent rien.—Exténué de fatigue, il se retourne pour proposer à Thomas de s'asseoir un instant. Thomas n'y est plus, il croit appercevoir à travers des buissons, l'oeil de boeuf de la lanterne, il reconnaît même le bas du pantalon blanc de son fils, il l'appelle, une voix inconnue lui répond: viens, je t'attends! il hésite, cependant il va en avant, la lumière disparaît bientôt; il la revoit plus loin, on lui crie encore»: me voilà, viens, je t'attends. Fortin ne peut reconnaître cette voix, ce n'est ni celle de Thomas ni celle de Célestin; la lanterne disparaît tout à fait, il ne sait plus où il est; il veut retourner sur ses pas, il ne peut retrouver le grand chemin qu'il vient de quitter: une sueur froide découle de tout son corps, des substances aériennes passent à tout moment devant son visage, et autour de lui; il ne les voit pas, mais il sent une haleine puante et brûlante, et un air froid comme si quelque oiseau de grandeur extraordinaire agitaient ses ailes au dessus de lui; il commence à se repentir d'être entré dans le bois, son courage l'abandonne, son fusil tombe de ses mains: soit fatigue, soit saisissement, il est forcé de s'appuyer contre un arbre qui se trouve près de lui. Dans ce moment terrible, il recommande son âme à Dieu et tire de sa poche un crucifix que cet homme pieux avait toujours avec lui; mais ses forces l'ont abandonné, il tombe à genoux au pied de l'arbre, et bientôt il perd l'usage de ses sens!….