Il était grand jour lorsqu'il revint de son évanouissement: le soleil en réchauffant ses membres, était peut-être cause du retour de ses forces. Fortin regarda autour de lui, il vit son arme brisée, et macérée comme si elle avait été mâchée avec des dents: les pièces de fer qui la composait paraissaient avoir passé au feu, les arbres étaient teints de sang, des caractères magiques et épouvantables y étaient empreints, les branches étaient cassées, les feuilles noircies et séchées, l'herbe était foulée et couverte de lambeaux de vêtemens. Fortin reconnut ceux de ses deux malheureux fils, et le même sort lui était réservé s'il n'avait été armé du signe divin qui seul l'avait sauvé du démon.

Il se leva avec effroi, courut comme un fou jusques chez lui. Le fait raconté, fut vérifié par les autorités qui vinrent avec les archers visiter les lieux, le récit de Fortin fut reconnu vrai: on vit toutes les traces d'un repas horrible, des danses et des jeux de la troupe diabolique. En vain voulut-on faire des recherches, la petite chienne blanche paraissait et aussitôt chacun était glacé d'effroi; reconnaissant que ce lieu était habité par le démon qui s'y tenait d'une manière inexpugnable, on résolut de planter des croix à l'entour, afin que ce signe put l'empêcher d'étendre son domaine, et depuis on n'entendit plus parler d'accidens dans l'autre partie du bois. Mais malheur à qui osait enfreindre les limites.

LE VOYAGE.

Je partis de la capitale pour faire un voyage que nécessitait mes affaires: quatre voyageurs, une voyageuse et moi, remplissions la voiture. On débuta par les complimens; ensuite on mangea, on dormit; mais enfin on ne peut pas toujours dormir et manger, et il faut passer le temps à quelque chose. Après qu'on eut épuisé les modes, passé en revue le genre humain, critiqué chaque ministre, les autorités, les missions, les missionnaires; réglé les états du monde entier, et contrôlé jusqu'au plus petit commis, on n'avait plus rien à dire, lorsque la conversation tomba sur les revenans. Ah! mon Dieu dit la voyageuse, j'ai un château que je ne peux habiter, parce que tous les esprits de l'autre monde y reviennent. Où est votre château, dîmes-nous? Nous passerons devant, répondit-elle. Tant mieux, nous verrons ces esprits.

Je ne suis pas très curieux de ces sortes d'aventures, dit un voyageur qui avoit toute la mine d'un homme de bon sens, ni moi non plus, répondit un autre, et je suis bien payé pour ne pas les aimer. Notre curiosité étant excitée par ces réflexions, nous les priâmes de nous dire pourquoi ils redoutaient tant les esprits.

Rien de plus facile, dit le premier qui avait parlé, je vais vous conter mon histoire.

LE CHEVAL SANS FIN.

CONTE NOIR.

J'ai toujours aimé les voyages et semblable au juif errant je ne restais jamais dans le même lieu: tantôt en voiture, tantôt à cheval, tantôt à pied, j'étais toujours par monts et par vaux.

Un soir vers la brune accablé de lassitude, je dis tout haut: si j'avais un cheval, je serais bien heureux; à peine avais-je fini ce souhait qu'un cavalier passa et me dit: Monsieur, vous avez l'air bien fatigué, vous avez encore trois lieues à faire, si vous voulez profiter de la croupe de mon cheval il ne tient qu'à vous. J'hésitais, cependant la nécessité me força à accepter et me voilà derrière le cavalier: nous n'avions pas fait cinq cents pas qu'un second voyageur se présente, même offre, encore acceptée; bientôt après un troisième, un quatrième, un cinquième, un sixième; enfin un douzième est à la file, et le cheval de s'allonger pour laisser de la place au dernier venu.