Les choses en étaient là lorsque deux chevaliers furent demander l'hospitalité au monastère: leur contenance noble et fière, leur force qui paraissait surnaturelle, les nombreuses cicatrices qui honoraient leur bravoure, tout annonçait que ces étrangers étaient de preux chevaliers.

L'abbé leur fit l'accueil le plus gracieux et les pria avec tant d'instances de passer quelques jours avec lui qu'ils ne purent s'y refuser.

Ce n'est que pour reconnaître les bontés que vous avez pour nous, dit un des chevaliers à l'abbé, que mon frère d'arme et moi acceptons votre offre; car nos chagrins sont si cuisans que notre intention était d'aller finir notre triste existence dans quelques climats lointains. Mon fils, reprit l'abbé, le ciel a de grandes vues sur vous, je vous attendais et je connais vos peines: le souverain qui vous a disgracié reviendra de son erreur, et vous serez encore à la cour ce que vous méritez d'y être; songez toujours que c'est ici le terme de vos infortunes. En finissant ces mots, l'abbé se leva et leur souhaitant une bonne nuit, ils furent se coucher.

Les chevaliers restèrent tout surpris du discours du digne abbé: nous savions bien qu'il était un saint homme, se dirent-ils, mais nous ignorions qu'il fut prophète.

Le lendemain au point du jour, l'abbé entra dans leur cellule, s'assit près de leur lit et leur tint ce discours:

Chevaliers aussi nobles que braves, le ciel seul a guidé vos pas parmi nous, le dieu que nous servons vous a envoyés exprès pour mettre fin à vos chagrins et aux miens.

Apprenez, illustres chevaliers, que depuis plus de cent ans les alentours de cette abbaye sont en proie à des visions plus ou moins terribles: le malin esprit y fait sa demeure, tantôt sous une forme, tantôt sous une autre. Un nombre prodigieux de nos vassaux et de braves chevaliers ont été sa victime, et l'on a cru jusqu'à présent que nulle puissance terrestre ne pouvait triompher de ces esprits infernaux.

En proie à la plus vive douleur, je le croyais aussi, lorsque la nuit qui a précédé votre arrivée, j'ai eu une vision, un ange m'est apparu et m'a dit: abbé le ciel est touché de tes peines, et veut y mettre fin; il t'enverra deux chevaliers bannis injustement de la cour, le chagrin les dévore et ils vont sous un ciel étranger chercher un repos qu'ils ont perdu, engage les à tenter l'aventure de la forêt, dis leur bien que s'ils sont purs, que si leurs mains sont nettes du sang innocent, si leur âme n'est pas souillée, ils sortiront victorieux de cette lutte, mais qu'ils s'examinent bien, que leur salut dépend de la sainteté de leur vie.

A ces mots, j'étais tombé la face contre terre; lorsque je me suis relevé, je n'ai plus vu qu'une vive lumière qui fendait la voûte éthérée. Voilà, mes enfans, comment j'ai su vos aventures, et si je juge bien, je vous crois destinés à de grandes choses.

Le plus ancien des chevaliers prenant la parole, dit: Mon père, le jeune homme que vous voyez là est mon élève, issus tous les deux d'une noble race, l'amitié la plus sainte nous unit presque dans l'enfance, un léger duvet ombrageait à peine mon menton qu'Ernof commençait à marcher; bien jeune encore, il perdit les auteurs de ses jours, mais son père avant de mourir me fit jurer que jamais je n'abandonnerais son fils; après, il m'arma chevalier, me donna diverses instructions et s'endormit du sommeil des justes.