Une fois le repas terminé, les convives vont briser dans la cour l'écuelle du défunt. Cela fait, un individu qui en a reçu mandat du mort avant d'expirer, revêt ses habits et reste dehors sur l'escalier pendant que les autres rentrent. Lui donnant alors le nom du mort, on l'invite à venir festoyer. «Après avoir passé la nuit, ajoute-t-on, tu repartiras demain à l'aube.» Une nouvelle agape recommence, pendant laquelle le représentant du défunt est traité comme le défunt lui-même l'était de son vivant. La fête se termine par des danses.
Outre ces rites funéraires, les Tchérémisses ont trois fêtes en l'honneur des morts; toutes trois consistent en ripailles. Les cérémonies mortuaires n'éveillent chez ces Finnois aucune idée triste; leur seule ambition ici-bas est un pain quotidien abondant, et aux morts comme à leurs dieux ils supposent les mêmes désirs et les mêmes besoins. Leur culte est, en un mot, celui de l'estomac.
CHAPITRE V
LES TCHOUVACHES
La poussière en Russie.—Architecture tchouvache.—La foire de Tsévilsk.—Costume des Tchouvaches.—Visite à un lieu de sacrifice.—Croyances et superstitions des Tchouvaches.
A quatre heures du matin nous sommes à Kazan. Quelques heures de sommeil et nous voici de nouveau frais et dispos avec le projet de partir le soir même pour le pays des Tchouvaches.
Le principal groupe de ces Finnois est cantonné sur la rive droite du Volga dans les arrondissements de Tsévilsk et de Tchéboksari. En amont de Kazan, sur la rive droite du Volga, derrière une mince ligne de colonies russes, ces Finnois forment un noyau compact de plus de 500 000 individus.
De Kazan à Tchéboksari c'est un petit voyage de 120 verstes par le Volga. A minuit nous sommes au port, mais point de vapeur. Une, deux heures se passent, rien ne vient. En France, les voyageurs pesteraient, interrogeraient les employés et s'emporteraient contre l'administration. Ici tout le monde reste calme et résigné, le Russe a l'habitude d'attendre. La nuit est magnifique, une de ces nuits d'Orient chaudes et lumineuses avec une grosse lune toute jaune. Devant nous s'ouvre le large fossé noir du fleuve, ponctué de fanaux. On dirait une ville flottante. Pas un souffle de vent, un air mort; de la berge sablonneuse sortent des bouffées de chaleur comme d'un feu souterrain. Parfois au milieu du grand silence un clapotement d'eau amorti, fugitif, comme un demi-réveil après un profond sommeil. On a la sensation du repos de toutes choses après la cuisson de la journée. A trois heures le paquebot arrive et de suite nous embarquons.
Dès dix heures du matin la chaleur est accablante, avec un vent desséchant. A 1 heure de l'après-midi, +32° à l'ombre avec une pression de 749. Pendant notre séjour dans cette région le baromètre est resté très bas; la chaleur n'en était que plus sensible. Dans ma cabine, située à l'ombre et bien ventilée, couché sur le sofa, je sue comme une fontaine.
Dans l'après-midi, arrivée à Tchéboksari (5 000 habitants, tous Russes), sans intérêt, comme toutes les petites villes de Russie. A la maison de poste on nous donne un bouge pour déposer nos bagages; nulle part ici il n'existe d'auberge de campagne, comme dans nos pays de l'Europe occidentale. Quand nous sortons, le patron ferme la porte avec un cadenas et nous en remet la clé. On ne se fie pas à l'honnêteté du voisin. Depuis mon arrivée en Russie, que d'histoires de voleurs ne m'a-t-on point racontées: à croire les indigènes, on serait exposé à chaque instant à être dévalisé; en cela comme en beaucoup de choses il faut faire une part très large à l'exagération slave. La Russie vaut mieux que ne le disent les Russes.