Le soir même nous partons en plétionka, conduits par un Tchouvache. Pas brillant notre attelage, deux pauvres biques qui s'en vont trottinant, sans rien de l'allure vive habituelle aux chevaux russes. «Plus vite!» crions-nous à notre cocher tchouvache, et le bonhomme de nous expliquer en mauvais russe que ses chevaux ont déjà fourni une trotte de 85 kilomètres et que pour arriver au gîte il leur reste à parcourir 21 kilomètres. Pour toute nourriture pendant cette longue étape les pauvres bêtes n'ont brouté qu'un peu d'herbe sur les bords de la route. «On n'a faim que lorsqu'on a l'habitude de manger», ajoute philosophiquement notre automédon.
Ici bêtes et gens sont d'une résistance surprenante. Aussi facilement qu'ils absorbent des repas pantagruéliques, les Russes se serrent le ventre. Repus ou à jeun, ils marchent avec une égale endurance. Pendant toute une journée un cavalier galopera; un morceau de pain et quelques verres de thé suffiront à sa nourriture, et sa monture se contentera d'un peu d'herbe. Le cheval russe est le meilleur cheval du monde et le Russe l'Européen le plus endurci à la fatigue et aux privations. Jugez, par suite, de la force de l'armée: c'est le meilleur instrument de guerre existant actuellement.
Aujourd'hui les exploits de nos grands-pères pendant les guerres de la Révolution et de l'Empire nous sont un sujet d'étonnement. Leurs marches rapides à travers l'Europe, leur résistance à la faim et aux privations de tout genre, donnent l'idée d'une autre virilité que la nôtre. Tout cela nous paraît extraordinaire à nous autres affaiblis par le bien-être. Le peuple russe laisse la même impression. Ce sont des gens d'il y a un siècle, habitués, comme nos grands-pères, dès leur enfance à tous les efforts de la vie physique.
Toujours le même aspect, des plaines largement ondulées, couvertes de moissons. On passe un boursouflement et de l'autre côté c'est le même spectacle. Pays quelconque, sans caractère, qui pourrait aussi bien se trouver en France qu'en Russie. Seule la poussière est spéciale à cette partie de l'Europe. Sur ces terres très légères, le moindre vent soulève des tourbillons de fines particules. Aujourd'hui le ciel en est gris; lorsque ces nuages tombent, on est aveuglé et suffoqué. En Russie, il existe deux éléments supplémentaires: la poussière et la boue. Qui n'a vu que nos pays ne peut se faire une idée de leur importance dans l'Europe orientale.
Le pays est très habité. Comme les Tchérémisses, les Tchouvaches vivent en de petits hameaux épars au milieu des plaines. Quinze, vingt maisons entourées par des plantations de bouleaux, toujours sur le bord d'un ravin où traîne un ruisseau vaseux. En dehors de ces ruisselets, point d'eau dans la plaine.
Notre étape se termine au village tchouvache d'Abachévo. Dans chacune des bourgades situées en dehors des routes postales, il y a une maison dont le propriétaire a charge de loger les voyageurs. Cette hospitalité est très simple, cependant le logement est beaucoup plus propre que dans les affreux cabarets des petites villes. La maison où nous avons pris gîte se distingue même sous ce rapport; les bancs et la table de la chambre principale ont été lavés et les murs grattés. Notre hôte, du reste, a des habitudes de propreté étonnantes pour un Tchouvache: s'étant noirci les mains avec du charbon, il se lave immédiatement.
Très simple l'habitation tchouvache: une maisonnette en bois précédée d'un petit perron couvert d'un toit à deux auvents. Au milieu un couloir ouvrant à gauche sur un magasin à blé, à droite sur la chambre de famille, occupée en grande partie par le poêle russe traditionnel. Devant la maison, une cour rectangulaire bordée de hangars, d'étables, de magasins, et séparée de la rue par une clôture. Derrière chaque habitation s'étend un jardin. C'est en somme la même architecture que chez les Tchérémisses.
Village d'Abachévo.
Le lendemain, en route pour Tsévilsk. A quelques kilomètres d'Abachévo, la plaine verse dans un fond où se trouve Tsévilsk. De loin la ville est signalée par une nuée de poussière produite par le mouvement de la foire. Il y a là 5 à 6 000 Tchouvaches réunis sur un espace de quelques hectares. Chaque matin, des villages environnants arrivent en foule les indigènes; ils s'amusent là toute la journée, et, le soir venu, retournent chez eux pour recommencer le lendemain jusqu'à la fin de la fête. C'est le même spectacle que dans nos pays: des animaux que l'on vend et que l'on achète, des lignes de baraques où l'on débite de la cotonnade, des verroteries, de la ferraille, de l'épicerie, etc., enfin des chevaux de bois.