[48] Les Metchériaks sont une petite tribu turque de la Russie orientale.
Dans la soirée nous quittons Tsévilsk pour aller passer la nuit dans un hameau voisin. L'ispravnik, d'une obligeance parfaite, nous fait accompagner par un agent de police parlant tchouvache. Précaution qui n'est point inutile: parmi les indigènes, l'usage du russe n'est pas encore très répandu, beaucoup d'hommes le comprennent à peine et la plupart des femmes n'en entendent pas un mot.
Femmes tchouvaches vues de dos.
Excité par la présence du gendarme, notre cocher enlève ses chevaux et en vingt-cinq minutes nous fait parcourir sept kilomètres. C'est plaisir de galoper à travers ces plaines à la douce fraîcheur du soir. Il semble que vous reveniez à la vie après la prostration de la journée étouffante; cela fait l'effet d'un bain.
Dès notre arrivée au village, s'ouvre un marché très actif. Nous achetons des sorbanes, des chemises de femme, des ceintures, des ornements, des bonnets, bref toute une collection ethnographique. Ces transactions nous permettent de faire connaissance avec les Tchouvaches et nous servent en quelque sorte de préambule pour arriver à la question principale. Aux environs du village se trouve un lieu de sacrifice où les indigènes vont faire leurs dévotions et il s'agit de décider quelque habitant à nous y conduire.
Les Tchouvaches ont été convertis au catholicisme grec. Mais sur eux comme sur les Tchérémisses cette conversion n'a pas produit grand résultat. En fait, le plus grand nombre de ces indigènes sont restés fidèles à leurs anciennes croyances, et sur cette rive du Volga on compte pour le moins encore 500 000 païens.
L'administration civile connaît les pratiques idolâtres des Tchouvaches, mais fort sagement se désintéresse de tout prosélytisme parmi ces païens. Ce serait inutilement exciter des haines et retarder l'assimilation de la population.
La promesse d'un pourboire et les représentations énergiques de l'agent eurent promptement raison des scrupules d'un indigène, et bientôt sous sa conduite nous voici en route pour le sanctuaire. Le guide nous fait marcher à travers un petit bois, afin de dissimuler notre marche aux Tchouvaches qui travaillent dans la plaine. Évidemment il redoute quelque mauvais traitement si ses coreligionnaires viennent à apprendre notre visite. Le bonhomme retrouve seulement son sang-froid lorsqu'il voit que nous nous bornons à photographier le lieu du sacrifice, sans toucher à quoi que ce soit.
Ce lieu de sacrifice est situé à un kilomètre et demi du village, dans un large et profond ravin parsemé de taillis de chênes[49]. C'est une réunion de cuisines en plein vent. Il y a d'abord un grand échafaudage long de 10 mètres, garni de 29 crochets en bois pour suspendre les marmites; en dessous, on voit les traces encore fraîches de 41 foyers. A côté se trouvent deux autres échafaudages beaucoup moins longs, l'un garni de deux crochets, l'autre d'un seul, sans doute des autels particuliers.