[49] D'après Pallas, les lieux de sacrifice des Tchouvaches seraient toujours situés au milieu de bouquets d'arbres et dans le voisinage d'une source ou d'un ruisseau.
Les femmes, nous a-t-on dit, n'assistent pas aux grands sacrifices, à moins qu'elles ne soient veuves et qu'elles n'aient point de fils âgé pour les représenter à la cérémonie. Si le renseignement est vrai, ce serait un emprunt aux idées musulmanes.
Comme leurs voisins tchérémisses, les Tchouvaches sont animistes, leur imagination peuple le monde extérieur d'esprits dont l'homme doit s'assurer le concours pour vivre heureux et dans l'abondance, et le moyen employé pour se concilier la faveur de ces êtres surnaturels est de leur faire des sacrifices.
Nous n'avons vu aucune représentation anthropomorphe de ces divinités et nous ignorons s'il en existe. Au congrès archéologique de Kazan en 1878 fut présentée une idole tchouvache, «une simple planchette de bois, grossièrement taillée à la hache, sans aucune trace de dessin». C'était la représentation du dieu Melym-Khousia, adoré aux environs de Tchéboksari. Melym-Khousia habitait jadis chez les Tchérémisses sur la «montagne qui produit du miel», raconte M. A. Rambaud[50]. Un beau jour il quitta sa demeure pour aller s'établir sur la rive droite du Volga, au village de Masslovoya, chez un Tchouvache ancien soldat, nommé Ivan. En homme avisé, Ivan tira un fructueux parti de l'honneur que lui faisait le dieu. Il lui accorda l'hospitalité, et aussitôt de tous les environs les indigènes vinrent implorer Melym-Khousia. Pour s'assurer son secours, les uns lui offraient de l'argent, les autres de la volaille, toutes offrandes qu'Ivan n'avait garde de laisser perdre, c'était autant de boni pour lui. Quand le zèle des fidèles devenait moins ardent, le rusé compère s'en allait faire des tournées aux environs, menaçant les habitants de la colère de Melym-Khousia, s'ils ne le traitaient pas mieux. Et les Tchouvaches d'accourir et Ivan de faire de bonnes affaires. Le dieu indigène faisait ainsi une concurrence très préjudiciable à un sanctuaire orthodoxe voisin dédié à saint Nicolas. Personne ne venait plus implorer le saint grec, et un beau jour la police avertie vint saisir le dieu tchouvache et le transporta de son sanctuaire au musée ethnographique de Kazan. L'histoire date de la fin de 1870.
[50] Le Congrès de Kazan, in Revue scientifique.
Lieu de sacrifice tchouvache.
La religion des Tchouvaches comporte des fêtes publiques[51] et des cérémonies privées; toutes consistent en ripailles. Dans les grandes solennités ou pour obtenir la réalisation d'un désir qui leur tient au cœur, les indigènes immolent des chevaux et du gros bétail; pour les petits sacrifices ils tuent des volailles, principalement des oies. Jamais ils n'immolent de porcs; à leurs yeux c'est un animal impur. Avant de procéder au sacrifice, raconte Pallas[52], les fidèles soumettent l'animal à plusieurs épreuves pareilles à celles en usage chez les Tchérémisses, pour s'assurer que le dieu accepte l'offrande.
[51] D'après Pallas, en septembre a lieu un sacrifice pour remercier les dieux de la récolte.
[52] Voyages de M. P. S. Pallas en différentes provinces de l'Empire russe et dans l'Asie septentrionale, traduits de l'allemand par M. Gauthier de la Peyrence. Paris, 1789.