A neuf heures du matin nous voici à Maïlkora (distance: 18 kilomètres, grand village de 5 000 habitants aggloméré autour d'un haut fourneau appartenant au prince Demidov. Nous changeons de voiture et de chevaux, puis repartons aussitôt pour Kouproz. Nouvelle étape de 22 kilomètres, parcourue en 2 heures 15 minutes.

A deux kilomètres au delà de Maïlkora commence la région habitée par les Permiaks. A première vue ces indigènes se distinguent des Russes par la couleur bleue de leur costume. Le bleu est la couleur favorite de ces Finnois. Hommes et femmes portent des vêtements de cette teinte, et leurs ustensiles de ménage sont également presque tous barbouillés de cette couleur. Les Finnois de Finlande, établis dans la Norvège septentrionale, partagent cette prédilection des Permiaks pour le bleu[58].

[58] Friis, En Sommer i Finmarken. Kristiania.

Bien que nous suivions une route fréquentée, tous les indigènes ne parlent pas russe, la plupart des femmes ignorent cette langue. L'assimilation est donc encore loin d'être complète.

Maison et types permiaks.

A signaler chez les Permiaks leurs maisons, très différentes de celles des Russes. Elles sont beaucoup plus hautes que les isbas. Quelques-unes ont deux étages, constructions que l'on ne trouve chez les Russes que dans des villages riches. L'habitation permiake caractéristique, la kirkou, ne comporte qu'un étage, situé à quatre ou cinq mètres au-dessus du sol. On y accède par un perron de deux ou trois marches couvert, puis par un escalier appliqué le long de la façade et également surmonté d'un toit. Au sommet de cet escalier se trouve un carré entouré de bancs, où les indigènes aiment à se reposer. La porte d'entrée conduit dans un couloir sur lequel ouvrent les deux pièces de l'habitation. Par derrière s'étend une cour couverte surmontée d'un grenier.

A midi, nous arrivons à Kouproz littéralement abrutis par l'ardeur du soleil et nous décidons d'attendre la fraîcheur pour nous remettre en route.

Le smotritel (maître de poste), interrogé par Boyanus sur les mœurs des indigènes, affirme avec hauteur qu'«il ne va pas au bois». Traduisez qu'il ne fait plus de sacrifices païens. Mais s'il a renoncé aux faux dieux, sa réponse autorise à croire que d'autres les adorent encore en cachette. Sur ce point, impossible d'avoir une réponse précise du bonhomme. En tous pays, des paysans ne vont pas trahir leurs secrets devant des étrangers.

Dès le XIVe siècle, les Permiaks ont été convertis par saint Stéphane, évêque de la Permie. A cette époque les indigènes manifestaient une hostilité marquée contre les Slaves et repoussaient avec énergie toutes les nouveautés importées dans le pays par les étrangers. «Ils rejetaient particulièrement l'emploi des caractères russes, qui n'avaient servi jusqu'alors qu'à transmettre des ordres tyranniques[59].» Pour vaincre ces répugnances, saint Stéphane créa une liturgie en langue indigène et un alphabet avec des caractères depuis longtemps en usage dans le pays et qui, paraît-il, présentent une grande ressemblance avec les runes scandinaves. D'après certains archéologues russes, cet apôtre aurait composé des livres sacrés à l'aide de ces caractères, mais en dépit des recherches les plus minutieuses on n'a réussi jusqu'ici à découvrir aucun de ces documents.