[59] A. Rambaud, le Congrès de Kazan, in Revue scientifique, 2e série, 8e année, no 46.
Quoique convertis depuis cinq siècles, les Permiaks ont conservé certaines pratiques païennes. L'Église grecque a adopté ces cérémonies en en modifiant simplement le sens. Au lieu d'être organisées en l'honneur des dieux du paganisme finnois, elles sont maintenant consacrées aux saints du paradis orthodoxe. La principale consiste dans le sacrifice de taureaux de trois ans. Elle se célèbre le 30 août, jour des saints Florus et Laurus, devant une ancienne chapelle à eux consacrée et située au village de Bolchaïa-Kotcha (district de Tcherdine). Quelle que soit la distance à laquelle il demeure de ce sanctuaire, le Permiak qui a fait un vœu ne recule jamais devant le voyage. Un de ces Finnois désire-t-il obtenir la guérison d'un malade, écarter quelques malheurs de sa famille, il jure de sacrifier un taureau si son souhait se réalise. La victime doit être âgée de trois ans au moment du sacrifice et ne présenter aucun défaut.
Avant la cérémonie, les pèlerins allument des cierges devant les images sacrées de la chapelle et suspendent, autour du christ de l'iconostase, des rouleaux de toile en guise d'ex-voto. Une fois le signal du sacrifice donné par le carillon de l'oratoire, aidé de ses parents et amis, chacun s'occupe à lier les jambes de son taureau et à le coucher par terre, mais à celui qui a prononcé le vœu incombe l'obligation de frapper la victime. Pour cela les Permiaks se servent d'un mauvais petit couteau, et souvent ce n'est qu'après de longs efforts qu'ils réussissent à immoler l'animal. Le spectacle devient atroce, les malheureuses bêtes blessées se débattent, essaient de se relever, beuglent, aspergent de sang les assistants, et les environs de la chapelle deviennent un champ de carnage immonde.
Les animaux abattus sont immédiatement dépecés. Les têtes sont offertes à la chapelle et entassées par le bedeau dans un petit hangar voisin de l'édicule sacré. Au pope on réserve les filets, aux pauvres on donne la poitrine, et le reste de la viande est incontinent cuit et mangé par les assistants. La cérémonie religieuse se transforme en une ripaille générale et en une beuverie répugnante[60]. Ainsi le christianisme des Permiaks ne diffère guère du paganisme des Tchérémisses. Les croyances des deux peuples sont identiques, l'étiquette seule diffère.
[60] Ces renseignements sur les pratiques païennes des Permiaks sont empruntés à un fort intéressant travail de feu M. Malakhov, publié dans le Bulletin de la Société ouralienne d'amateurs des sciences naturelles, t. II, liv. I. Ekaterinbourg, 1887.
Au témoignage de Maliev, les Permiaks vénèrent encore de petites idoles en métal, représentant des oiseaux, un ours, l'animal sacré des anciens Finnois, et des figurines humaines. A Koudimgkor une femme nous a vendu plusieurs de ces fétiches, pour lesquels elle ne paraissait pas avoir une grande vénération.
A six heures moins un quart, nous quittons Kouproz, en route pour Koudimgkor, situé à 59 kilomètres de là. Maintenant que la chaleur est passée, l'étape est charmante. On traverse de grands bois pleins de fraîcheur et d'aromes balsamiques, puis des prairies et des champs cultivés, gagnés depuis peu aux dépens de la forêt. Des troncs carbonisés indiquent un défrichement récent par le procédé du brûlage commun à tous les Finnois. Au sommet d'un plissement de la plaine se découvre un panorama extraordinaire. Deux lignes d'ondulations molles encadrent une plaine infinie, un horizon de mer derrière lequel le globe du soleil disparaît rouge et net comme en plein océan. Lentement la lumière jaune du couchant blanchit, puis jusqu'à l'aurore une pâle clarté remplit le ciel. Ni jour, ni nuit, cette lueur qui semble tomber d'une lune démesurée. Sous cette lumière mourante les traits du paysage restent précis, les lointains s'agrandissent, la forêt devient toute violette. Au-dessus de la rivière fument des brouillards blancs; la terre semble morte, on a la vision d'un paysage planétaire, d'un monde inanimé, la sensation de quelque chose d'extra-terrestre.
De loin en loin, des hameaux de deux ou trois maisons perdues au milieu des champs. La population est ici plus disséminée que dans les régions de race slave. Les Permiaks recherchent l'isolement, comme tous les Finnois.
A Koudimgkor, déception complète. Les habitants de ce village, que l'on nous avait représentés comme les Permiaks les plus caractérisés, ressemblent à tous ceux rencontrés sur la route. Les femmes portent le sarafane russe et de leur ancien costume n'ont conservé qu'un petit bonnet en étoffe orné de dessins en verroterie. Seuls quelques enfants sont vêtus d'une blouse bleue bordée de petites broderies rouges. Les Permiaks, tout au moins dans la région visitée par nous, semblent avoir perdu l'art de la broderie. En chemin nous n'avons pu acheter que trois ceintures tissées par les indigènes; l'une verte, rehaussée de rouge, est d'un dessin charmant.
Jadis les Permiaks ont été des artistes en orfèvrerie, mais cet art indigène paraît également perdu, et aujourd'hui il est difficile d'en trouver des spécimens. A Koudimgkor nous avons pu cependant acheter une paire de boucles d'oreilles d'un travail très soigné.