Tcherdine est une petite ville de 4 000 habitants, pittoresquement perchée au-dessus de la vallée de la Kolva. Ici pour la première fois depuis Kazan, changement de décors dans le paysage. Au loin, derrière une immensité bleue de forêts, s'élève la haute cime du Poloudov Kamen (524 m.), dernier renflement de l'Oural. Au milieu de la platitude générale elle fait l'effet d'une île élevée sortant de la mer. Depuis Perm nous suivons le pied de l'Oural, ici pour la première fois nous l'apercevons.

A Tcherdine commence notre exploration. Désormais plus de routes ni de moyens réguliers de transport. A travers la région déserte qui s'étend jusqu'à la Petchora, sur une distance de 300 kilomètres, le chemin est tracé par un long réseau de rivières tributaires de la Kama. C'est d'abord la Kolva, puis la Vitcherka et la Bérésovka, ensuite la Ielovka et enfin la Vogoulka. Ce dernier cours d'eau conduit les barques à six kilomètres seulement de la Volosnitsa, affluent navigable de la Petchora. De la Kama à la Petchora s'étend ainsi une ligne navigable presque continue, grande route naturelle ouverte au milieu de ces solitudes.

Au moment de notre arrivée à Tcherdine, un des principaux négociants de la ville, M. Souslov, allait mettre en route un vapeur pour conduire deux ingénieurs à la Petchora; avec une amabilité dont nous ne saurions lui être trop reconnaissant, il nous offre le passage sur son steamer et l'hospitalité dans sa maison. Inconnus, nous sommes partout accueillis en amis.

A sept heures du soir nous partons pour Kamgort en pletionka, village à 21 kilomètres au nord de Tcherdine, où habite M. Souslov et où est mouillé son vapeur.

Dans ce pays de hiérarchie, où chacun est étiqueté sous une rubrique, M. Souslov appartient à la classe des paysans, mais ne croyez pas du tout que ce soit un laboureur. En France il serait un bourgeois important et compterait parmi les notables du pays. Le jour encore lointain où se formera en Russie une classe moyenne, c'est parmi ces paysans aisés et intelligents qu'elle se recrutera. Beaucoup sont gens d'initiative et ne craignent pas de se lancer dans de grandes entreprises fécondes pour le développement de la Russie. Un simple paysan du gouvernement d'Orembourg n'a-t-il pas installé un des premiers centres de l'industrie russe dans le Turkestan, tout comme M. Souslov crée ici une importante route commerciale? Et on pourrait multiplier les exemples de cette activité.

Chez M. Souslov une réception enthousiaste nous attend, une vraie réception russe. Pendant quatre heures on boit et on mange sans arrêt. Pour pouvoir répondre aux politesses des habitants, un voyageur doit avant tout avoir la tête solide.

A une heure du matin, départ. Des brumes légères fument au-dessus de la Kolva et noient les contours de la forêt. Par endroits la silhouette noire d'un grand sapin perce le brouillard avec des airs de fantôme grandi par la réfraction, puis tout redevient blanc, diaphane, aérien comme si l'on naviguait au milieu des nuages.

18 juillet.—Continuation de la navigation sur la Kolva. La rivière coule claire et rapide entre de jolies collines boisées. Çà et là la masse verdâtre des pins est noircie par des bouquets de cembro, les premiers que nous ayons observés; à côté de ces taches foncées blanchissent comme une neige légère des plaques de lichen de rennes. A onze heures du matin, arrêt à Vetlane pour une excursion à Neyrop, village situé à 4 kilomètres de la Kolva.

Neyrop est une localité historique. Sur l'ordre de Boris Goudounov, l'oncle de Michel Romanov fut conduit ici et enfermé dans un trou qui fut muré par-dessus lui. L'air et le jour n'arrivaient au prisonnier que par une petite ouverture à travers laquelle les enfants lui faisaient parvenir des vivres. Une chapelle a été érigée au-dessus du caveau; on y conserve pieusement les lourdes chaînes dont était chargé le malheureux prince[62].

[62] Ces chaînes pèsent, paraît-il, 48 kilogr.